
Les Centaures sont des créatures hybrides à corps de cheval et au buste d'homme 1, nés de l'union entre Ixion et Néphélé… Un "couple" étonnant dont il convient de dire quelques mots !
Un meurtre particulièrement ignoble
Simple mortel, Ixion est le roi des Lapithes, un peuple habitant en Thessalie. Il tombe amoureux de Dia, la fille d'un certain Eionée. Ixion va trouver ce dernier pour lui demander la main de sa fille et, selon la coutume d'alors, lui promet en échange un magnifique cadeau. Eionée accepte et les noces peuvent ainsi être célébrées peu de temps après.
Le problème survient quand Eionée vient réclamer son dû… qu'Ixion refuse de lui donner ! Fou de rage, le beau-père s'empare des chevaux d'Ixion en garantie du cadeau promis. Ixion fait semblant d’être impressionné par la colère de son adversaire et feint de céder. Il invite Eionée dans son palais pour, lui fait-il croire, récupérer son présent. En réalité, il a fait creuser dans la cour une énorme fosse qu'il a dissimulée à l'aide de branchages, au fond de laquelle il a placé des charbons ardents. 2 À peine Eionée se présente-t-il au palais qu'il est poussé par son gendre dans la fosse. De la surface, Ixion se penche pour observer l'agonie de son hôte dont les braises consument la chair...
Pour les Grecs, ce meurtre est doublement terrible : par son aspect prémédité et méthodique, bien sûr, mais surtout par le fait qu'il rompt les règles sacrées de l'hospitalité 3 : Eionée est tué dans le palais d'Ixion alors qu'il y avait été invité. Les déesses de la Vengeance, les terribles Erinyes 4, entrent donc en jeu : elles viennent harceler nuit et jour le meurtrier jusqu'à ce qu'il en devienne fou.
La rédemption… et le châtiment éternel
Bien qu'il ait tué son beau-père, Dia, son épouse, aime toujours tendrement son mari. Elle se tourne vers les dieux pour qu'ils prennent Ixion en pitié. Zeus, sans doute troublé par la beauté de la jeune femme, répond positivement à sa demande : non seulement il rend la raison à Ixion mais il l'invite également sur l'Olympe pour partager un festin avec les dieux. Dans cette situation, n'importe qui ferait profil bas et serait reconnaissant… mais pas Ixion ! Fasciné par la beauté d'Héra, la femme de Zeus, il ne peut s'empêcher de lui faire la cour. Quand il apprend le comportement indigne de son hôte, Zeus est furieux ! Il met au point une vengeance à la hauteur de l'affront : il façonne un nuage (une "nuée") à l'image d'Héra qu'il nomme Néphélé (du grec ancien Nephélê, "nuage"). Ixion n'y voit que du feu et, lorsque Néphélé entre discrètement dans sa chambre, il pense que son charme naturel a porté ses fruits…
Mais Zeus met au point ce stratagème uniquement pour surprendre Ixion en flagrant délit d'adultère. Au milieu des ébats, le dieu pénètre dans la chambre et surprend son invité au lit avec la fausse Héra. Pour son forfait, Ixion est condamné à un châtiment éternel : il est envoyé dans le Tartare où il est attaché à une roue placée au milieu de reptiles. Pour l'éternité, Ixion tourne et tourne encore, les chairs sans cesse mordues par les serpents 5.

Les Centaures : Naissance d'une nouvelle race
Néphélé, de son côté, tombe enceinte et donne naissance à un petit garçon qu'elle nomme Centauros. Pindare, dans ses Odes pythiques 6, le considère comme un monstre, ni homme, ni dieu. Une fois adulte, il s'accouple avec des juments sauvages de Magnésie, au pied du mont Pélion 7, en Thessalie. De ces unions naissent une nouvelle race, mi-homme, mi-cheval : celle des Centaures.
Avec un grand-père banni de la Terre et condamné à un châtiment éternel, avec une grand-mère à l'apparence aussi changeante qu'un nuage, avec un père monstrueux et des mères qui gambadent dans les champs, la race des Centaures n'est pas vraiment bénie des dieux… Pas étonnant, dans ces conditions, qu'elle soit considérée par les Grecs comme l'incarnation de la barbarie dont les humains doivent se méfier en toutes circonstances.
Chiron et Pholos : ne m'appelez plus jamais barbare !
Deux Centaures sortent pourtant du lot et sont animés par la sagesse et la bonté . Il s'agit de Pholos et de Chiron 8, ce dernier étant même une figure récurrente des récits mythologiques. Il a été le précepteur de nombreux héros, dont Hercule et Achille 9. Mais ils ne font pas partie de la descendance de Centauros : ce sont des Centaures d’une autre lignée ! Ils ressemblent aux autres Centaures, vivent parmi les Centaures mais, ne partageant pas leur arbre généalogique, ont une origine bien différente ! Chiron est le fils du puissant dieu Cronos 10 et de l’Océanide Philyra ; Pholos est quant à lui fils de Silène 11 et d'une hamadryade 12.

Parmi les centaines de Centaures qui peuplent le Pélion, plusieurs dizaines d'entre eux sont nommés dans différents récits. Le plus connu est bien sûr Nessus, qui tente de violer Déjanire, l'épouse d'Héraclès, ce qui provoque la colère du héros. Citons également Eurytion qui, invité à un mariage, tente de violer la mariée ; Homade, qui sera tué par Héraclès pour avoir violé la soeur de son cousin Eurysthée ou encore Hyléos et Rhoécos, deux centaures qui tentent de violer la jeune Atalante et seront tués par Atalante elle-même. Bref, beaucoup de Centaures connus le sont pour des méfaits !
Dès lors, comment s'étonner que cette race maudite soit bientôt exterminée ?
Quand Héraclès entre en scène
Juste avant d'entamer son troisième travail (traquer et capturer le sanglier d'Erymanthe), Hercule s'accorde une courte pause chez son ami Pholos. Heureux d'accueillir le héros dans sa modeste demeure, Pholos met les petits plats dans les grands en l’honneur de son hôte. Il ouvre même une jarre de son meilleur vin 13, bien qu'elle appartienne à la communauté des Centaures. Pseudo-Apollodore, auteur du Ier siècle, nous apprend alors que l'odeur du vin attire l'attention des autres Centaures qui n'apprécient guère qu'on serve leur vin à un invité… Bientôt, une petite armée prête à en découdre entoure la demeure de Pholos... Ainsi démarre, pour une histoire de vin, un combat épique entre Héraclès et les Centaures !
Les plus téméraires pénètrent dans la demeure de Pholos et sont accueillis par une volée de flèches tirées par un Hercule furieux. Poussant un cri de colère, c'est lui qui sort bientôt de la maison pour tailler en pièces ses adversaires, qui ne courent pas assez vite pour fuir son courroux ! Néphélé, qui veille jalousement sur sa descendance, fait pleuvoir des trombes d'eau sur terre pour gêner la progression du héros. Le calcul est bon : les Centaures, sur leurs quatre jambes, sont à l'aise sur ce sol glissant. C'est un véritable carnage !
Le pauvre Chiron entraîné malgré lui dans le conflit
Les survivants se rendent auprès de Chiron, comptant sans doute sur sa sagesse pour les protéger. Hélas, une flèche tirée par Hercule traverse le bras d'un de ses ennemis et vient se planter dans le genou de Chiron. Le combat cesse instantanément, tout le monde tentant de lui porter secours.

Mais, Héraclès ayant trempé la pointe de ses flèches dans le sang de l'hydre de Lerne 14, un puissant poison, la blessure de Chiron se révèle incurable… Il souffre le martyr mais ne peut mourir, puisqu'il est né immortel. Est-il condamné à une souffrance éternelle ? En principe oui, mais les dieux interviennent en sa faveur : ils acceptent que Chiron renonce à son immortalité et meure à la place de Prométhée, lui-même immortel et déjà condamné à un châtiment éternel...
Chiron s'éteint donc, et la Terre perd l'un des esprits les plus brillants qu'elle ait jamais portés.
De son côté, Pholos ne participe pas au combat 15. Quand le tumulte se calme, il sort de sa cachette et commence à rendre aux morts les devoirs de la sépulture. Pour ce faire, il retire les flèches des corps, mais se coupe maladroitement avec l'une d'entre elles. Le poison encore présent se répand dans son corps… A l'inverse de Chiron, Pholos n'est pas immortel et il finit par mourir après une lente et douloureuse agonie.
Héraclès est dévasté. En l'espace de quelques heures, il vient de perdre deux de ses amis les plus chers. Au bout de plusieurs jours de deuil, il repart vers Érymanthe pour accomplir son troisième travail… De cette guerre, ou plutôt de ce massacre, Héraclès gagne le surnom de "plus juste des assassins" qui lui est donné dans L'Héracléide de Pisandre de Rhodes, un poète du VIIe siècle avant Jésus-Christ. Preuve s’il en est de la haine que les Grecs vouaient à la race maudite des Centaures.
Épilogue
La communauté des Centaures est à jamais détruite. Les quelques survivants se dispersent à travers la Grèce. Auparavant, Thésée et Pirithoos avaient déjà conduit le combat des Lapithes contre les Centaures 16…

Plusieurs années plus tard, Héraclès croisera le chemin de Nessus, l'un des tout derniers représentants de sa race. Ce dernier parviendra par la ruse à venger les siens et à provoquer, avec l'aide involontaire de son épouse Déjanire, la mort du héros.
Notes
- La silhouette des Centaures a évolué dans l’art grec. Un petit bronze conservé au Metropolitan Museum de New York, daté vers 750 avant notre ère, montre ainsi un Centaure doté de jambes humaines à l’avant et d’un arrière-train de cheval. L’homme qui l’affronte pourrait être Héraclès, mais l’identification des deux personnages reste discutée.↩ Retour au texte
- Diodore de Sicile parle précisément de juments, saisies en gage des cadeaux promis (Bibliothèque historique, IV, 69, 4).↩ Retour au texte
- Cette hospitalité porte le nom de xénia et engage aussi bien celui qui reçoit que son invité. Zeus lui-même protège les étrangers et les suppliants. Dans le chant IX de l’Odyssée, Ulysse rappelle cette protection au Cyclope Polyphème, avant de découvrir que son hôte préfère dévorer ses visiteurs plutôt que respecter leurs droits.↩ Retour au texte
- Les Erinyes occupent le premier rôle dans Les Euménides, la dernière pièce de l’Orestie d’Eschyle, représentée en 458 avant notre ère. Elles y poursuivent Oreste, meurtrier de sa mère. Athéna institue un tribunal pour juger l’affaire, puis apaise leur colère en leur offrant une place dans le culte d’Athènes : la vengeance familiale rencontre ainsi la justice de la cité. Lors du vote, les voix se partagent également et Oreste est acquitté. Les anciennes déesses ne disparaissent pourtant pas : la cité doit leur faire une place pour que la paix soit possible.↩ Retour au texte
- “Le maître des dieux l’attacha à cette roue… Ses membres y sont à jamais serrés par d’invincibles nœuds, et ses tortures, hélas trop célèbres, attestent à la terre la vengeance des Immortels” (Pindare, Pythiques, II, 20). Ixion rejoint ainsi les rangs des grands suppliciés de la mythologie, aux côtés de Prométhée, Sisyphe, Tantale, les Danaïdes et Tityos.↩ Retour au texte
- Les Pythiques de Pindare célèbrent des vainqueurs des concours de Delphes, organisés en l’honneur d’Apollon. Le récit d’Ixion figure dans la deuxième ode, adressée à Hiéron de Syracuse. Son ingratitude envers Zeus sert d’exemple : recevoir un bienfait crée aussi une dette de reconnaissance.↩ Retour au texte
- Le Pélion fournit aussi le bois d’une arme célèbre : dans le chant XVI de l’Iliade, la lance d’Achille est faite d’un frêne de cette montagne. Chiron l’avait offerte à Pélée, le père du héros. Patrocle peut emprunter l’armure d’Achille, mais seul Achille est capable de manier cette lourde lance.↩ Retour au texte
- Il en va des Centaures comme des hommes : il en existe des bons et des mauvais. Les plus connus parmi les "bons" sont Chiron et Pholos. La plupart des autres sont considérés dans la mythologie comme des créatures méprisables et dépravées.↩ Retour au texte
- L’enseignement de Chiron comprend aussi la médecine. Dans l’Iliade, Patrocle soigne une blessure grâce aux remèdes qu’Achille lui a appris, et que celui-ci tenait de Chiron. Asclépios, futur dieu guérisseur, compte également parmi ses élèves. Le Centaure transmet ainsi un savoir qui permet de sauver des vies autant que de former des combattants. Dans la troisième Pythique, Pindare détaille les soins pratiqués par Asclépios : paroles apaisantes, potions, remèdes appliqués sur les membres et interventions chirurgicales. Le maître des héros appartient aussi à l’histoire mythique de la guérison.↩ Retour au texte
- Dans des temps reculés, Cronos régnait en maître sur la Terre. Pour qu’aucun de ses fils légitimes ne le détrône un jour, il les dévorait juste après leur naissance. Son épouse Rhéa, désespérée d’assister à la mort de ses enfants, lui donna une pierre soigneusement enroulée dans des langes à la place de son dernier né. Cronos n’y vit que du feu et l’enfant, Zeus, fut élevé en cachette. Quand il devient adulte, Zeus affronte son père et, gagnant le combat, délivre ses frères et sœurs emprisonnés dans l’estomac de Cronos. Il devient ainsi le nouveau maître de l’Olympe. Par ailleurs, Cronos a été infidèle et s’est accouplé avec une nymphe aquatique nommé Philyra. Mais les deux amants ont été surpris par Rhéa et Cronos a été contraint de se transformer en cheval pour s’enfuir. De cette union est né Chiron qui hérite d’un corps de cheval et de l’immortalité.↩ Retour au texte
- Silène est un personnage important de la mythologie, associé au dieu Dionysos. Chevauchant son âne en toute occasion, il est ivre du matin au soir. On le retrouve notamment dans l’histoire du roi Midas.↩ Retour au texte
- Les hamadryades sont des Nymphes des arbres. Au contraire des dryades, elles sont liées à un unique arbre et meurent avec lui s’il est abattu.↩ Retour au texte
- Diodore de Sicile raconte que Dionysos avait lui-même confié cette jarre à un Centaure quatre générations auparavant. Il avait ordonné de ne l’ouvrir qu’à l’arrivée d’Héraclès. Le vin attendait donc son invité depuis fort longtemps !↩ Retour au texte
- Les armes d’Héraclès auront encore un rôle décisif après sa mort. Dans la tradition reprise par Sophocle dans Philoctète, le héros les lègue à Philoctète pour avoir accepté d’allumer son bûcher funéraire. Bien plus tard, les Grecs apprennent qu’ils ne pourront prendre Troie sans cet arc et ses flèches : ils doivent retrouver leur propriétaire, abandonné sur l’île de Lemnos.↩ Retour au texte
- Selon Diodore de Sicile, Héraclès rend à Pholos de magnifiques honneurs funèbres au pied d’une montagne. Celle-ci reçoit alors le nom de Pholoé en souvenir du Centaure : sa mémoire s’inscrit jusque dans le paysage du Péloponnèse.↩ Retour au texte
- Cette bataille, appelée Centauromachie, a fourni un sujet majeur à la sculpture grecque. Au Ve siècle avant notre ère, plusieurs métopes du côté sud du Parthénon montrent des Lapithes aux prises avec des Centaures. Ces panneaux sculptés, réalisés vers 447–438, placent ainsi le tumulte d’une noce mythologique sur l’un des monuments les plus prestigieux d’Athènes.↩ Retour au texte




Le tableau d'Ixion est magnifique. Je ne serais pas étonné d'apprendre que le peintre José Ribera était un disciple du Caravage... Le clair-obscur est magnifique
t trop bo mec
il est magnifique comme toi bb
jai addorez le tableau ou les mec fesais lamour