[Monuments de Paris] Petite histoire de la place de la Concorde

Préambule

Aujourd’hui, nous avons rendez-vous sur la plus vaste et la plus connue des places de Paris. Inutile de vous poser une devinette, car tout le monde la connaît, ne serait-ce que pour l’avoir vue maintes fois à la télévision le 14 juillet.
Les Champs-Elysées à l’ouest, le Jardin des Tuileries à l’est, la Seine avec, au loin, l’Assemblée Nationale au sud et deux hôtels à colonnades avec, entre eux au loin, l’église de la Madeleine au nord: voilà son cadre. Au milieu trône l’obélisque de Louxor.

Nul doute possible… il s’agit bien entendu de la Place de la Concorde!

Introduction

Mais si célèbre qu’elle soit, elle n’est pas pour autant réellement familière à chacun de nous… Je vous propose donc d’effectuer un tour d’horizon historique et géographique, en compagnie de quelques personnages parfois célèbres que je tenterai d’interviewer, si bien sûr ils acceptent de me répondre.

Prêts ?

C’est parti !

En arrivant sur la place, sous un soleil éclatant, je suis d’abord frappé par son étendue. Les notes que j’avais prises en préparation à ma visite précisent: 360 mètres dans sa plus grande dimension nord/sud, 240 mètres dans sa plus petite largeur est/ouest pour une surface totale de 86.000 m². Ceci en fait donc la seconde place de France derrière les 126.000 m² de la place des Quinconces à Bordeaux.
Contrairement aux autres places royales de Paris enserrées par des constructions, telles les places Vendôme et des Vosges, c’est une place « ouverte » tant vers la Seine au sud que vers les Champs Elysées à l’ouest. Elle respecte ainsi en particulier toute la perspective des Tuileries, ce qui ajoute à son aspect majestueux.

Pour mieux comprendre la place d’aujourd’hui, je vous invite maintenant à remonter avec moi dans le temps…

La place originale : 1763 – 1772, Louis XV et un architecte au nom peu banal

Mon curseur vient spontanément de s’arrêter à l’année 1772: nous tombons en pleine visite officielle de la place qui vient d’être achevée. Il y a foule et le roi Louis, le quinzième de ce nom, entouré de Ministres et Hauts Personnages, préside à cette cérémonie. Je me faufile pour tenter de l’approcher et je m’aperçois qu’il se prête volontiers à quelques questions dans ces circonstances très particulières. Après une fouille minutieuse, je suis autorisé à le rencontrer.

– Très honoré, Sire, de la faveur que vous m’accordez. Cette place qui vient d’être terminée a été édifiée en votre honneur et porte votre nom. Pourriez-vous m’expliquer l’origine de sa construction ? 

Avec un grand sourire, le roi me répond:

– Sans doute, cher sujet, vous souvenez-vous de la fièvre maligne dont je fus atteint lors de mon séjour à Metz et dont personne ne me voyait réchapper? Suite à ce vrai miracle obtenu par leurs prières, mes sujets bien-aimés construisirent dans plusieurs villes de notre pays une statue à mon effigie pour célébrer cette guérison et manifester leur affection à mon égard. Je fus alors appelé « Louis le Bien-Aimé ». Paris voulut honorer également son roi en érigeant sa statue et l’on chercha une place où l’on pourrait la mettre en valeur.
Plusieurs propositions me furent faites que je ne pus accepter, car elles auraient toutes nui à la vie quotidienne de mes sujets parisiens.
– Et puis-je vous demander, Sire, comment a été finalement effectué le choix de cet endroit ? 
– Eh bien, je chargeai mon premier architecte, Ange-Jacques Gabriel, qui est là à mes côtés, de réaliser une telle place sur un terrain alors encore inoccupé, là où nous sommes aujourd’hui, entre l’extrémité du Jardin des Tuileries et l’entrée des Champs-Elysées, cette allée que vous voyez là-bas, bordée d’arbres et qui traverse des cultures maraîchères. Je vous laisse d’ailleurs en sa compagnie si vous avez d’autres questions à poser, car le roi a beaucoup de sujets qui l’attendent aujourd’hui!

Rencontrer le créateur de la place initiale est une aubaine que nous ne laisserons pas échapper… Toujours sous haute surveillance, j’aborde alors Ange-Jacques Gabriel. Très aimablement, celui-ci enchaîne sur les propos du roi.

– Suite à votre conversation avec Sa Majesté que j’ai bien suivie, je vais vous donner quelques explications sur la construction de cette noble place, construction qui commença en 1757. Il nous aura donc fallu une quinzaine d’années pour mener à bien cette grande entreprise. Vous pouvez voir que j’en ai fait un octogone entouré d’un fossé profond et d’une largeur de 20 mètres. Il est protégé par des balustrades, mais six ponts de pierre de largeurs diverses permettent de le franchir pour accéder au centre de la place.
– Et ces petits pavillons à chaque angle ? 
– Oh… fit modestement Gabriel. Il s’agit de petites guérites, sortes de poste de garde où logent des fonctionnaires. Chacune est munie d’un escalier qui permet de descendre dans le fossé aménagé en parterre de fleurs et de verdure.
– Très bien… Au centre donc, c’est la statue du roi. Elle est très imposante sur son vaste socle !
– Effectivement ! C’est la statue équestre de Sa Majesté, vêtue à la romaine et couronné de lauriers, représentée en pacificateur régnant par la Justice et la Paix. Elle a été réalisée par Bouchardon. 

– La Paix? Une allusion au traité d’Aix-la-Chapelle, sans doute?
– Absolument! Ce traité qui a mis fin à 8 ans de guerre de succession d’Autriche.
– La statue me semble un peu moins récente que les autres aménagements… Je me trompe?
– Non, vous avez raison. Voici déjà neuf ans que la statue a été installée, donc bien avant la fin des travaux de la place, car elle était bien évidemment notre objectif prioritaire.
– Et les deux façades au nord?
– Eh bien, tandis que l’aménagement de la place se poursuivait, j’ai fait construire les façades de deux grands palais jumeaux que vous pouvez voir d’ici. Chacune d’entre elles court sur une longueur de 96 mètres sur 25 mètres de hauteur. Toutes les deux sont ornées de douze colonnes de style corinthien réalisées dans le même esprit que la colonnade du Louvre. J’ai également préparé les plans du futur hôtel qui devrait être construit derrière la façade de droite.
– Si nous nous tournons côté Tuileries, nous voyons deux chevaux… on dirait bien qu’ils sont inspirés de la mythologie grecque?
– Oui! Ces deux chevaux sont des sculptures de Coysevox. Mais, ajouta l’architecte, celles-ci ne font pas partie de l’aménagement actuel de la place. Elles proviennent du château de Marly-le-Roi et ont été installées ici en 1719.

Je relis brièvement mes notes. Tout me parait assez clair, et je suis à court de questions.

– Eh bien… Je n’ai plus qu’à vous remercier de vos explications, Monsieur Gabriel. Et à vous féliciter, surtout! Vous avez fait un travail remarquable! J’ai assez abusé de votre amabilité et il est temps de vous libérer…
– Je vous en prie, Monsieur. Mais je ne voudrais pas terminer cette présentation sans évoquer la mémoire de personnes ici accidentellement décédées. Paix à leur âme! Il s’agit d’un événement malheureux survenu ici même il y a deux ans lors d’un feu d’artifice tiré en l’honneur du tout récent mariage du Dauphin avec notre future Reine Marie-Antoinette d’Autriche. Une fusée malencontreusement retombée sur un stock de pièces neuves a déclenché un incendie. Le mouvement de foule qui s’en est suivi entraîna l’écroulement d’un échafaudage où étaient assis de nombreux spectateurs provoquant hélas la mort de 133 d’entre eux. Cet accident fut interprété par certains comme un mauvais présage pour le jeune couple, mais ne soyons pas pessimistes.

« Je suppose que dans le futur, la physionomie de la place évoluera en fonction des évènements et des rois à venir. J’espère pour aujourd’hui avoir satisfait votre soif de connaissance. Monsieur, je vous salue ».

Je prends alors congé de M. Gabriel en lui redisant mon admiration devant l’œuvre accomplie et me dirige vers le futur en laissant filer mon curseur.

Sous la Révolution, les pavés souillés par le sang

Et voilà qu’il s’arrête à la fin de 1794, en pleine Convention thermidorienne qui a mis fin à la Terreur, six mois auparavant.

La physionomie de la place a quelque peu changé. De festive, l’ambiance est devenue lugubre et le ciel plombé n’arrange rien. Tout aussitôt j’observe que la statue du roi, au centre, a disparu et que…. mais oui ! elle a été remplacée par un échafaud sur lequel se dessine la silhouette d’un bourreau!
Apparemment, il se prépare à une nouvelle exécution, mais la foule est encore peu dense à cet instant.

J’en profite pour l’approcher. Parviendrai-je à lui poser quelques questions? Il doit en connaître un rayon! Il porte déjà sa cagoule, qu’il ne daigne pas enlever alors que je lui adresse la parole.

– Salut à vous, citoyen! Voici plus de vingt ans que je suis venu sur cette place et il semble que son aspect a considérablement évolué. Vous qui vous y trouvez régulièrement depuis quelque temps devez pouvoir me donner quelques informations à la fois sur les événements et sur les aménagements de ces dernières années!
– Oui, citoyen ! Vous venez sans doute de Province pour poser une question pareille, ha! ha! ha!

Son rire est gras et quelque peu effrayant. Il me met mal à l’aise. Derrière lui, je vois la lame affûtée de la guillotine, souillée par le sang des exécutions du matin. Un frisson me parcourt le corps, mais je ne laisse rien voir de mon effroi. Le bourreau poursuit:

– Je dois bien pouvoir éclairer votre lanterne, n’étant pas encore pris par mon travail pour le moment!
– C’est donc ici que se trouvait la statue du roi Louis XV?
– À quelques mètres, oui. Facile à voir, son socle si imposant est encore là. Regardez! La statue a été enlevée il y a tantôt deux ans et demi, puis fondue. Ce qui est drôle, c’est que, par un hasard incroyable, sa main droite a échappé à la cuisson. Elle doit bien être conservée précieusement quelque part maintenant ! Il est possible également que certains petits malins aient réalisé des copies de petite taille de cette statue! Allez-y voir!

Et, sans que j’aie besoin de le questionner, le bourreau enchaîne, avec une certaine véhémence:

– Et puis, vous savez pourquoi on l’a bazardée cette fichue statue? Non? Allez donc voir ce qui reste du socle et ses quatre statuettes d’angle mettant en avant les prétendues vertus du souverain: Force, Justice, Prudence et Paix. Ah oui, les vertus! C’est bien pour cela que nous chantons encore: Ah, la belle statue! Ah, le beau piédestal! Les vertus sont à pied et le vice à cheval!

Je tente alors de le tempérer en changeant de sujet.

– Alors, c’est ici qu’ont eu lieu toutes les exécutions de Paris?
– Non, pas toutes! Au cours de ces trois années, la « Veuve » est entrée en activité ici à cinq reprises et les exécutions sur cette place ont représenté un peu moins de la moitié de l’ensemble de celles de Paris: à ce jour, on en compte plus de 1200 sur 2700. C’est le Trône Renversé qui est arrivé en tête, haha, avec plus de 1300 exécutions.
– La Veuve? Le Trône Renversé?
– Ah! Vous ne connaissiez pas ces noms, citoyen. La Veuve, c’est le surnom donné à la guillotine. Le Trône renversé, c’était autrefois la Place du Trône et allez, je me lance à prédire l’avenir, la future Place de la Nation sans doute, un changement de régime assez proche semblant se dessiner, à ce qu’on dit!

Le bourreau se racle la gorge, soulève légèrement sa cagoule et crache par terre pour ponctuer ses propos. Il continue ensuite.

– Vous avez la Place de Grève, aussi, avec une centaine de guillotinés déjà. Et puis la Bastille avec environ 75 exécutions et la Place du Carrousel qui en compte à peine plus de 35… Une misère quoi! 
Le port d’attache de la guillotine était la Place de Grève, mais elle était déplacée en fonction des nécessités…

– Et ici alors, quelles sont les personnes célèbres qui vous ont été amenées pour que vous accomplissiez votre triste besogne?
– Triste besogne? Ça dépend des points de vue, réplique-t-il aussitôt. Les tout premiers à venir tester l’efficacité de ma lame ont été les voleurs des bijoux de la couronne au garde meuble dans le palais jumeau de droite qui borde la place, l’année de la Bastille. Parmi les personnalités auxquelles j’ai eu l’honneur d’offrir mes services, on compte bien évidemment l’ex-tyran Louis et l’Autrichienne en janvier et octobre de l’ancienne année 1793. J’ajouterai les citoyens Danton, Lavoisier, Robespierre, Saint-Just et bien d’autres. J’ai encore une exécution qui m’attend aujourd’hui et qui pourrait bien être la dernière de cette période, à moins que ce ne soit qu’une fausse alerte et qu’il ne se passe rien!
– Et pendant cette même période, quels changements avez-vous vu apporter à la Place ?
– Vous me semblez bien curieux pour être honnête, citoyen ! fait-il d’un air menaçant.

J’essaye de masquer comme je peux le rouge qui me monte au visage…

– C’est la curiosité saine d’un provincial qui débarque à Paris, voilà tout…

Rassuré par ma réponse, et sans doute trop heureux d’avoir l’occasion d’étaler sa culture, le bourreau poursuit.

– Très bien, très bien… Les aménagements de la place au cours des dernières années? Ben… j’ai vu construire le Pont de la Révolution (qui, dit-on, devrait également bientôt changer de nom, comme la Place, d’ailleurs). Voilà un demi-siècle qu’on en parlait de ce pont, pour remplacer un bac qui assurait la traversée de la Seine, mais vous connaissez l’administration… Ça n’en finit jamais! Ça vous amusera sans doute de savoir que les pierres utilisées pour sa construction proviennent de la démolition de la Bastille!

La foule commence à grossir autour de l’échafaud. Ne voulant pas assister à l’effrayant spectacle qui se profile, je me prépare à poursuivre mon chemin temporel. Mais le bourreau semble intarissable.

– Vous voulez encore une information? Je suis sûr que ça vous intéressera: vous avez maintenant un nouveau couple de chevaux à l’entrée des Champs Elysées qui fait face à celui des Tuileries. Ils sont dénommés également « les Chevaux de Marly », car ils proviennent de ce même endroit. Ils viennent tout juste d’être installés. Comme quoi, on ne fait pas que couper des têtes pendant la Révolution!
– Merci, Monsieur… pardon, citoyen. Je ne veux pas abuser de votre temps.
– Eh bé! c’est pas tous les jours que quelqu’un s’intéresse à ce que je peux dire… À votre service!
– Votre service? Euh… bof! je m’en passerai volontiers! Mais merci de votre aide!

Et je me sauve sans demander mon reste.

1846, sous la Restauration. Nouveau roi, nouvel architecte.

Nouveau coup de curseur qui, cette fois, nous fait franchir un demi-siècle d’une traite. Nous nous retrouvons en 1846 sous le règne du roi Louis Philippe. Et oh! agréable surprise, la place s’est considérablement transformée et embellie!
Mais quel est l’auteur de ces changements? Je me rends à l’Hôtel de Ville où j’apprends qu’un certain Jacques Hittorff, architecte de la ville, travaille à l’aménagement de la capitale. Il est en particulier le réalisateur de cette place rénovée. Très intéressé par ce que ce Monsieur Hittorff pourrait me dire, je demande à être reçu. Un rendez-vous est fixé pour le lendemain matin sur la place même. Génial!

Le lendemain, à l’heure indiquée, c’est un monsieur d’une cinquantaine d’années qui m’accueille très chaleureusement. Après les présentations d’usage, Monsieur Hittorff me fait d’abord remarquer que la place n’avait guère évolué entre la Révolution et l’année 1836. Son nom par contre est devenu Place de la Concorde en 1795, sur décision du Directoire, pour marquer la réconciliation des Français, après la période de la Terreur. Le Pont de la Révolution a suivi l’exemple.

– Le seul changement significatif, ajoute-t-il, remonte à l’Empire avec la création de la rue de Rivoli. Cette création a été accompagnée d’une modification de la façade du Palais Bourbon ornée de colonnades similaires à celles de la Madeleine alors en construction. Les deux bâtiments qui entrent dans le profil de la place se correspondent ainsi totalement.
– Et cet obélisque qui attire tous les regards en plein milieu de la place, d’où vient-il ?
– C’est sur la suggestion de Sa Majesté que j’ai fait installer ici en 1836 ce monument de 230 tonnes et 23 mètres  de haut sur un socle de 9 mètres.

La fierté pouvait se lire sur son visage.

– Il provient de Louxor et date du XIIIème siècle avant Jésus-Christ, sous le règne de Ramsès II. Il a été offert au roi Charles X par Mehemet Ali, vice-roi d’Egypte en 1830, mais n’est arrivé à Paris qu’en 1834 pour être finalement érigé en octobre 1836. Son voyage depuis l’Egypte s’est révélé une véritable épopée, j’allais dire un travail pharaonique! Six ans se sont écoulés entre le don officiel et l’érection sur la place.
– Six ans!
– Eh oui! Mais cela en valait la peine… Il est devenu le plus vieux monument de la capitale. Pour notre roi, après les dures périodes connues par le pays, le choix de cet obélisque, de préférence à d’autres solutions qui lui avaient été proposées pour donner de l’allure à la place, permettait d’éviter de mettre en avant tout symbole d’un événement politique passé ou présent quelconque.

M. Hittorff ne cache pas sa satisfaction devant cet exploit, sentiment que je partage largement. J’aborde alors le sujet de l’aménagement plus global de la Place.

– Pouvez-vous maintenant présenter les principales modifications que vous avez apportées à la place?
– Bien volontiers! Je vous propose d’en faire tranquillement le tour en même temps.

Ce petit tour du propriétaire au soleil encore frais du matin, m’enchante. Ces réverbères, ces colonnes vertes et dorées, ces fontaines me font de l’œil en reflétant la lumière solaire.

Les grandes villes de France

– Pour orner les huit pavillons d’angle de Gabriel, et rappeler l’unité du pays, reprend-il, j’ai fait poser sur ces derniers huit statues symbolisant huit grandes villes de France. Celles-ci ont été réalisées par couple, par quatre sculpteurs différents: Brest et Rouen, Lille et Strasbourg, Lyon et Marseille, Bordeaux et Nantes.

Paris, ville fluviale

– De chaque côté de l’obélisque ont été érigées deux grandes fontaines à jets d’eau et à trois bassins superposés. Ici, la fontaine nord symbolise la navigation fluviale: Rhin, Rhône et la récolte du raisin et du blé. Là, la fontaine sud symbolise la navigation maritime avec la Méditerranée, l’Océan et la pêche. Vous pouvez vous approcher et vérifier les statues et les inscriptions. Ces fontaines symbolisent le rôle de mère nourricière de la Seine pour la capitale, que ce soit pour l’eau, la pêche ou le commerce fluvial et maritime.

Je sens que mon interlocuteur se passionne et a envie d’en dire plus.

– J’ai fait entourer la place de colonnes rostrales en fonte aux armes de la ville de Paris comportant chacune trois lampadaires dont un plus élevé au centre. Des lampadaires individuels plus petits complètent l’éclairage de la place, en particulier en son centre.
– Euh… Une colonne rostrale?
– Historiquement, c’est une colonne ornée de proues de navires avec leurs éperons (des rostres) pris sur des navires capturés lors de combats. C’est une façon de commémorer une victoire navale, répond-il aimablement en m’amenant au pied de l’une d’entre elles.

– Voyez ces proues de bateaux de chaque côté de la colonne avec leur rostre et leur forme qui n’est pas sans rappeler les Drakkars normands qui ont envahi Paris au IXème siècle. Vous remarquerez l’unité du thème nautique que j’ai voulu donner à cette place magnifique: fontaine des fleuves, des mers, colonnes avec les proues des navires, armes de Paris.

– C’est génial, vraiment!
– Merci! J’ai voulu ainsi rappeler la vocation de Paris, depuis sa naissance avec les Nautae Parisii, premiers « armateurs parisiens » à l’époque gallo-romaine, comme ville fluviale dont la devise est Fluctuat nec mergitur, qu’on peut traduire par: il est battu par les flots, mais ne sombre pas. C’est également un clin d’œil au Ministère de la Marine qui est venu s’installer depuis 1789 dans le palais jumeau de droite mis en place par Gabriel!

Je sursaute à l’évocation de ce nom. Et dire que, quelques heures plus tôt, j’avais eu la chance de l’interroger en personne!

Premier éclairage public au monde

– Mais c’est également avec ces colonnes rostrales à lampadaires complétées par les lampadaires individuels que Paris a pu disposer de son premier éclairage public au monde au gaz il y a trois ans… Venez donc faire un saut cette nuit, vous verrez!
– Oui, avec plaisir, dis-je poliment.
– Un des problèmes, avec cette place, ce sont les fossés qui ont été creusés sous Louis XV.
– Le roi et l’architecte Gabriel m’en ont parlé, en effet… mais en quoi posent-ils problème?

Hittorff me regarde d’un air étrange. Je réalise que j’ai fait une bourde.

– Dans un livre, bien sûr. Je voulais dire que j’avais lu ça dans un livre.

Satisfait de ma réponse, il poursuit:

– Eh, bien, j’ai l’intention de faire combler ces fossés, tout en conservant les balustrades qui nous permettront de continuer à nous faire une idée de l’ancien aspect de la place. Ceci dans le double objectif d’améliorer la circulation sur la place (hum ! pensais-je, les embarras de Paris ne datent pas de l’automobile!) et la moralité de la vie nocturne que la présence des fossés a fait se dégrader considérablement…

Après une bonne demi-heure de conversation, nous finissons tout juste notre tour de la place.

– Voilà! Auriez-vous d’autres questions? 

Je remercie M. Hittorff pour ses explications si précieuses et prends congé en le félicitant chaudement pour ses superbes réalisations…
Je reprends alors mon trajet vers le futur en me fiant à mon curseur.

Période contemporaine

Finalement, celui-ci me ramène à aujourd’hui. C’est agréable de retrouver son époque. Je respire à pleins poumons tous les bons gaz d’échappement… Enfin chez soi!

Pour ce dernier tour d’horizon et afin de conclure notre visite, je fais jouer mes relations pour rencontrer un responsable dans le domaine de la Culture de la Ville de Paris. Rendez-vous est pris pour trois jours plus tard. C’est une femme jeune et élégante qui se présente à moi le jour J.

– Bonjour, je suis Mme Bourchon. Mais appelez-moi Vanessa!

« Voilà une compagnie plus agréable que celle d’un bourreau! » ne puis-je m’empêcher de penser…

Vanessa me précise, pour commencer, que la Place est classée « Monument Historique » depuis 1937. Elle fait ensuite un bref descriptif panoramique actuel en attirant mon attention sur les éléments essentiels.

– Regardons tout d’abord vers le nord de la place, les hôtels encadrant la rue Royale sont parfois confondus: vous voyez la façade de droite? Eh bien, derrière elle s’abritait le Ministère de la Marine depuis 1789 et jusqu’en 2015. Le bâtiment est désormais confié au Centre des Monuments Nationaux en charge des cent monuments historiques phares de la France. Derrière la façade de gauche, se trouvent quatre bâtiments différents dont deux regroupés et occupés par l’Automobile club de France et un par le fameux hôtel de Crillon, l’un des hôtels les plus luxueux au monde! Actuellement en rénovation, il devrait rouvrir en 2017 après quatre ans de travaux. Pour mémoire, c’est ici que fut élaboré en 1919 le pacte constitutif de la Société des Nations…

« Avec l’avenue des Champs-Elysées, l’Arc de Triomphe et, plus loin, le quartier moderne de la Défense, la partie ouest n’est plus à présenter. L’Ambassade des États-Unis, construite en 1931 après démolition d’un hôtel de la fin du XVIIIème siècle, se situe sur la contre-allée à droite. Un peu plus loin, on trouve le Palais de l’Elysée.

« Vers le sud, vous voyez le pont de la Concorde, avec, au fond, l’Assemblée Nationale (Palais Bourbon). »

« Vers l’est, enfin, entre la Seine et la rue de Rivoli, vous avez repéré le jardin des Tuileries, avec en hauteur, le Musée de l’Orangerie à droite abritant les fameuses Nymphéas de Claude Monnet et la Galerie Nationale du Jeu de Paume à gauche.

– Une question me brûle les lèvres: ne convient-il pas maintenant d’inclure dans ce panorama moderne cette Grande Roue qui semble faire partie du paysage ?

La Grande Roue

– Oui… et non! me répond-elle. Et si on allait y faire un tour? En prenant un peu de hauteur, on aura une autre perspective de la place.

Une fois installés, Vanessa poursuit:

– À propos de cette roue, depuis l’an 2000, elle permet aux Parisiens et aux touristes d’admirer la place et les Champs-Elysées jusqu’à 70 mètres d’altitude, soit à l’occasion d’évènements exceptionnels, soit pendant les fêtes de fin d’année. Mais, ajoute-t-elle, cette attraction est source de conflits entre son propriétaire et l’Etat. Pour pouvoir être montée, la roue a besoin d’une double autorisation: de la Mairie, d’une part, et de la Direction régionale des affaires culturelles d’Ile-de-France, d’autre part. Cela s’explique par le fait que la place de la Concorde est classée au titre des Monuments historiques. Or, les calendriers de ces deux autorisations ne coïncident pas et nous sommes actuellement dans une impasse…
– Cela ne va-t-il pas jusqu’au conflit ouvert?
– Fin novembre 2016 en effet, les forains ont bloqué la Place de la Concorde pendant quelques heures pour soutenir le « roi des forains », le propriétaire de la Grande Roue, dont le démontage est demandé par l’Etat. Mais le propriétaire est, selon la Presse, en même temps dans le viseur de la Justice pour les conditions d’octroi par la Ville de Paris des emplacements des diverses attractions qu’il possède, dont la grande roue. L’affaire n’est donc pas close! Mais de là à dire que la Grande Roue doit devenir une attraction permanente, il y a un pas qui n’est pas franchi! 

« Cela étant, regardez cette vue superbe qui s’offre à nous de ce point culminant. Il serait dommage de ne pas trouver une solution pour continuer à permettre aux Parisiens et aux touristes de profiter à certaines périodes d’un tel spectacle…

Je remercie Vanessa pour ses explications franches, et lui demande de bien vouloir m’éclairer encore sur quelques questions, tandis que la roue entame un second tour.

– L’obélisque comporte une coiffe dorée qu’il n’avait pas lors de son installation. Pourquoi et depuis quand?
– Vous avez l’œil, vous! En fait, cette coiffe appelée « pyramidon » date de 1998 où l’on célébrait l’année de l’Egypte. Elle est en bronze recouvert de feuilles d’or et mesure 3,5 mètres de haut. Elle a été financée par la Fondation Pierre Berger – Yves Saint-Laurent. Elle est censée, selon certains égyptologues spécialistes, rendre son aspect original à l’obélisque, en replaçant une coiffe similaire qui aurait été volée bien des siècles auparavant.
– J’ai souvent entendu parler des « Chevaux de Marly ». Pourrait-on y voir un peu plus clair dans la valse de ces statues depuis Marly-le-Roi jusqu’au Musée du Louvre?
– Je comprends les confusions possibles, me dit-elle. C’est la chronologie qui va nous expliquer la chose:

Les chevaux de Marly
« Un premier couple de chevaux fut réalisé par le sculpteur Coysevox pour le roi Louis XIV et placé à l’abreuvoir du château de Marly-le-Roi, non loin de Versailles. Il s’inspirait de la mythologie grecque. L’une des statues représentait le dieu Mercure, fils de Jupiter, messager des dieux, mais également dieu de l’éloquence, du commerce… et même celui des voleurs! Il est à cheval sur Pégase, le célèbre cheval mythique ailé, symbole de l’inspiration poétique. Quant à l’autre statue, elle représentait la « Renommée du Roi » avec sa trompette.

« L’ensemble fut amené et placé à l’entrée des Tuileries en 1719.

« Pour le remplacer à Marly, Louis XV commanda en 1739 à Guillaume Coustou, élève de Coysevox, un autre couple de chevaux en marbre de Carrare qui fut installé auprès de l’abreuvoir en 1745. Il s’agit cette fois de deux chevaux cabrés, se débattant et refusant de se faire dompter par leur palefrenier. Donc, ici, aucune référence à la mythologie grecque. Cet ensemble a été à son tour transféré à Paris et placé à l’entrée des Champs-Elysées en 1794.

« Les deux couples de chevaux se font donc pendant de part et d’autre de la place.

« Mais en 1984 les chevaux de Coustou, fragilisés par les défilés de blindés du 14 juillet, furent remplacés par des copies en béton. En 1986, ceux de Coysevox furent également remplacés. Les quatre originaux ont été rassemblés dans la Cour Marly du Musée du Louvre.

– Ok, je comprends beaucoup mieux maintenant! Je me permets de profiter de votre présence pour une dernière question, s’il vous plaît: La place a connu plusieurs noms au fil du temps. Peut-on en connaître la chronologie ?
– Bien évidemment, la voici. Vous noterez que si elle a changé huit fois de nom, celui de Louis XV a été donné à trois reprises et celui de la Concorde a été utilisé deux fois…

Tandis que la Grande Roue s’immobilise, je remercie Vanessa pour ses précieuses informations.

Après un dernier regard circulaire, je quitte, en même temps que vous, cette place si riche en histoire et en symboles. J’espère que cette visite à travers le temps ne vous a pas paru durer des siècles… et je vous donne rendez-vous au prochain curseur!

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Spritz92

Amateur d'Histoire et de Paris

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9 Réponses

  1. Gilles dit :

    Merci Spritz92 c’était très intéressant comme d’habitude !

  2. Spritz92 dit :

    Merci à mon premier lecteur hehe !

    • SethG dit :

      Bonjour Spritz, c’est très clair et j’ai appris plein de choses !
      La « scénarisation » est un plus bien appréciable !!! Cela rend passionnant des choses qui ne le sont pas forcément !

    • Spritz92 dit :

      Bonjour SethG et merci de ce commentaire sympa. Très content si j’ai réussi à joindre l’utile et l’agréable. Merci à Djinnzz aussi qui m’a gentiment poussé à aller dans le sens d’une « scénarisation »qu’il pratique lui-même avec brio.

  3. Pierre-Yves dit :

    Passionnant, comme d’habitude.
    Une chose m’a frappé toutefois. J’ai toujours entendu dire qu’une statue de la liberté avait été installée sur cette place. J’ai cherché sa mention dans l’article, mais rien. Etait-ce ma mémoire qui me jouait des tours ? M’aurai-ton menti ?

    Après quelques vérifications, il s’avère que je ne m’étais pas trompé (ouf!).
    Voici ce que dit Wikipedia à son sujet :

    « La statue de la Liberté était une sculpture monumentale en plâtre du sculpteur François-Frédéric Lemot située au centre de la place de la Révolution à Paris. Le 11 août 1792, sur la place Louis XV, la statue équestre représentant le roi est détruite et à cette occasion la place est renommée place de la Révolution. La statue de Louis XV est remplacée un an plus tard, le 10 août 1793, par la statue de la Liberté de Lemot.

    Le 8 novembre 1793, quelques minutes avant d’être exécutée Manon Roland s’est exclamée en passant devant la statue : « Ô Liberté, comme on t’a jouée ! » ou selon une autre version plus littéraire : « Ô Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! ».

    La statue est retirée en juin 1800 sous le Consulat. »

    Une statue de la Liberté était donc bien présente place de la Concorde… pendant seulement 7 ans (de 1793 à 1800) !

    Merci de nous régaler avec autant d’articles passionnants. Personnellement, tous vos articles me poussent à faire des recherches pour approfondir mes connaissances. Et une info en entraînant une autre… la journée est déjà finie !

    • Spritz92 dit :

      Oui, tout à fait. Une statue de la Liberté a bien été installée pendant cette période. J’avais oublié de rappeler au bourreau de nous le dire. Pourtant il aurait bien aimé ! Merci de ce complément d’information et de votre intérêt pour ces articles.

  4. Zaerog dit :

    Le bourreau, c’est bien de Sanson dont il s’agit, non ?

    Il a beau avoir gardé sa cagoule, on l’a reconnu !

  5. FF dit :

    Hélas, pas de chance, vous publiez ça le jour où le monde entier a les yeux rivés sur la débâcle de Fillon et des emplois fictifs de sa chère épouse…
    Je me délecte de lire papiers sur papiers dans la Presse accablant un peu plus « le chevalier blanc » Fillon qui prônait une république irréprochable.
    Quand on veut monter à un arbre, on s’assure qu’on a le cul propre » dit un dicton populaire…

    • SethG dit :

      Je ne vois pas bien le rapport…

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