
Une inquiétante prophétie
Dans la légende, le roi de Thèbes, Laïos, a tout pour être heureux. Les caisses de son royaume sont pleines, son peuple l'apprécie, et il file le parfait amour avec son épouse Jocaste. Seule ombre au tableau : malgré tous les efforts du couple, il n'arrive pas à avoir la moindre descendance. Et cette situation qui dure depuis quelques années commence sérieusement à l'inquiéter1.
Comme tous les rois grecs dans ce genre de situations, Laïos décide d'aller voir l'oracle de Delphes. L'oracle de Delphes, c'est un peu la madame Irma de l'Antiquité, le Paco Rabanne de Grèce centrale2 que l'on craint autant que l'on respecte. Et cet oracle lui conseille de ne pas insister, car s'il donne naissance à un héritier, celui-ci finirait par le tuer et causer à la ville de Thèbes d'innombrables malheurs. Rien que ça !
Sous le choc, épouvanté à l'idée qu'une telle prophétie se réalise, Laïos décide de ne plus toucher sa femme. Mais cette abstinence forcée ne dure pas. Un soir d’ivresse3, Laïos rejoint Jocaste dans son lit et partage avec elle un peu d’intimité... Neuf mois plus tard naît un petit garçon tout mignon.
Enfer et damnation ! Laïos est fou d'inquiétude ! Impossible de garder cet enfant qui causera la ruine de sa famille et de sa patrie. La mort dans l'âme, mais sachant qu'il n'existe pas d'autres solutions, il fait abandonner le nouveau-né sur le mont Cithéron. Pour des raisons obscures, il lui fait transpercer les chevilles avant de le faire exposer. C'est d'ailleurs de là que vient le nom d'Œdipe donné à l'enfant, littéralement "celui qui a les pieds enflés4".
L'histoire aurait pu s'arrêter là mais, bien sûr, les dieux en voulurent autrement... Un berger corinthien entend les cris de l'enfant et le sauve d'une mort certaine. Après l'avoir nourri et réchauffé, il fait part de cette découverte au roi Polybos de Corinthe dont il est le sujet. Ce dernier voit en l'enfant un cadeau des dieux. Lui qui, justement, n'arrive pas à avoir d'héritiers, il accueille le nouveau-né avec joie et l'élève comme s'il était son fils5.

Prophétie tragique, acte I
Œdipe grandit donc avec bonheur dans le palais de Polybos, en ignorant sa réelle identité. Mais des rumeurs colportant le fait qu'il est un enfant trouvé se font de plus en plus pressantes dans le royaume... Le jeune homme n'y prête tout d'abord pas attention mais, tout de même intrigué, il questionne ses parents sur la question. Le malaise qui s'installe alors lui fait comprendre qu'il y a anguille sous roche... Alors, à son tour, il décide d'aller voir l'oracle de Delphes pour l'interroger sur ses origines. Fidèle à ses déclarations sibyllines, l'oracle ne lui donne pas de vraies réponses, ou du moins lui cache-t-il une partie de la vérité... Œdipe apprend ainsi qu'une malédiction pèse sur lui, et qu'il est destiné à tuer son père et à épouser sa mère.
Le jeune garçon est sous le choc. Lui qui aime tant ses parents, il ne comprend pas comment de telles abominations pourraient arriver. Mais, sachant que les paroles du messager des dieux ne sont pas à prendre à la légère, et ne voulant pas prendre le risque de faire du mal à Polybos malgré lui, il prend la décision de partir loin de sa famille. Il s'exile de Corinthe et commence une vie d'errance, de ville en ville, de royaume en royaume.
Un jour, Œdipe croise un homme, sans doute un notable à en croire ses vêtements luxueux. À côté de lui, une personne qui semble être à son service. L'homme prend le vagabond de haut, et lui ordonne de s'écarter de son chemin. Devant le refus d'Œdipe, il s'approche, l'air menaçant, et lui porte un coup de bâton. Grossière erreur ! Pris de colère, Œdipe tue les deux hommes et continue son chemin, laissant deux cadavres fumants le long du chemin... Il ne le sait pas encore, mais il vient bien malgré lui d'accomplir la première partie de la prophétie. Car l'homme qu'il vient de tuer n'est autre que Laïos, le roi de Thèbes, son père biologique6!
Et Œdipe continue son chemin vers Thèbes...
Une histoire de Sphinx
À Thèbes, justement, on est très inquiets. Un monstre mystérieux vient de s'installer dans la région. Il se fait appeler le Sphinx, ressemble à un genre de lion avec des ailes et une tête de femme, et sème la terreur auprès des habitants. Sa façon d'agir n'est pas commune : il pose des énigmes complexes à ses victimes et, si celles-ci ne savent pas y répondre (c'est-à-dire tout le temps), il les dévore sans autre forme de procès...
Ne sachant comment se débarrasser de ce terrible monstre, le nouveau roi de Thèbes, Créon, fait une annonce retentissante : il cédera son trône ainsi que la main de la reine Jocaste à quiconque réussira à débarrasser la région de ce maudit Sphinx !
Œdipe, n'ayant pas grand-chose d'autre à faire, décide de tenter le coup. Il va à la rencontre du monstre et attend que celui-ci lui soumette son énigme. Celui-ci ne se fait pas prier et lui pose la question suivante :
Quelle créature marche sur quatre pattes le matin, sur deux à midi et sur trois le soir ?

Vous avez trouvé ? Si oui, alors vous êtes aussi fort qu'Œdipe... Car il ne lui faut que quelques secondes de réflexion pour que tout s'éclaire : "C'est l'homme !" s'écrie-t-il avant de poursuivre : "Le matin, c'est-à-dire quand il est bébé, l'homme marche à quatre pattes. Quand il est adulte, il marche sur ses deux jambes. Et quand il se fait vieux, sa canne fait office de troisième jambe7!"
#Fierté

C'est la première fois que le Sphinx perd à ce petit jeu ! Humilié, il se jette du haut d'une falaise et se tue.
Créon est un homme de parole et il tient donc sa promesse : il cède son trône et la main de sa sœur au nouveau héros de la région.
De vagabond, Œdipe se retrouve donc roi de Thèbes, et mari de Jocaste. Eh oui, Jocaste, sa propre mère biologique ! La deuxième partie de la prophétie vient donc bel et bien de se réaliser, sans que personne ne se doute encore de la terrible vérité... Pour le moment, Œdipe coule des jours heureux dans sa nouvelle vie. De son union avec Jocaste naissent quatre enfants : Étéocle, Polynice, Ismène et Antigone8.
Quand éclate l'effroyable vérité
Thèbes va bientôt subir une nouvelle épreuve : cette fois, c'est une terrible épidémie qui s'abat sur la ville. Alors que les cadavres s'accumulent, on va de nouveau interroger l'oracle de Delphes pour trouver une solution. Celui-ci est formel : l'épidémie ne s'arrêtera que lorsque le meurtrier du roi Laïos sera chassé de la cité ou puni.
Mais comment mener l'enquête ? Le cadavre du roi Laïos a été découvert le long d'un chemin, gisant dans son sang, plusieurs années auparavant. Même Œdipe ignore qu'il est lui-même le meurtrier du roi !
Pour son plus grand malheur, Œdipe fait venir à la cour le devin Tirésias. Et une terrible accusation est portée : usant de son don de divination, ce dernier lui révèle que c'est lui-même qui a tué Laïos ! Œdipe est abasourdi. Il ne veut d'abord pas y croire, mais ses souvenirs ne suffisent pas encore à établir toute la vérité9...
Mais le pauvre n'est pas encore au bout de ses peines !
Peu de temps après arrive un messager de Corinthe qui lui annonce que son père Polybos est mort et que le peuple le réclame pour lui succéder sur le trône. Œdipe explique qu'il est déjà roi de Thèbes et que, de toute façon, il préfère se tenir éloigné de Corinthe et de sa mère, de peur que la prophétie ne se réalise. Et l'homme le rassure tout de suite : il n'a pas à s'en faire, tout simplement parce qu'il n'est pas le vrai fils de Polybos et de Mérope. C'est lui-même qui l'a récupéré des mains d'un berger de Laïos, alors qu'il n'était encore qu'un nourrisson !
Œdipe fait venir le berger, qui ne tarde pas à confesser toute l'histoire. Et ainsi éclate l'effroyable vérité... Œdipe est bien le fils de Jocaste et de Laïos, il a tué son père sur le bord de la route quelques années auparavant et il partage sa couche avec sa propre mère !
La vérité est trop horrible. Jocaste s'enfuit dans ses appartements. Désespérée, elle se donne la mort en se pendant10.
Œdipe, quant à lui, ne veut plus regarder le monde : il se crève les deux yeux. Ses enfants se détournent de lui, à l'exception de ses filles Antigone et Ismène qui lui resteront fidèles jusqu'à sa mort. Il quitte la ville avec Antigone et, tous deux, marchent jusqu'en Attique comme des vagabonds... Œdipe mourra à Colone, accueilli par Thésée, dans des circonstances mystérieuses11.
Une bien triste histoire, n'est-ce pas ?
Et Freud, dans tout ça ?
Bien des siècles plus tard, Sigmund Freud se sert de l'histoire d'Œdipe pour illustrer, dans sa théorie, le désir inconscient d'entretenir un rapport sexuel avec le parent du sexe opposé et celui d'éliminer le parent rival du même sexe12. J'ai toujours été attristé que le nom d'Œdipe soit ainsi associé à ce "complexe". Dans le récit, il ignore que Jocaste est sa mère. Il n’a pas voulu tuer un homme qu’il savait être son père ! Il est seulement la victime de sa propre destinée, et s'infligera un terrible châtiment lorsqu'il découvrira la vérité.
Notes
- Il existe plusieurs traditions d’Œdipe, et non un récit antique unique. Les tragédies de Sophocle et d’Euripide, comme la Bibliothèque attribuée à Apollodore, divergent sur certains personnages et épisodes. Cette histoire relève du mythe, sans constituer une biographie historiquement attestée.↩ Retour au texte
- Delphes est un sanctuaire d’Apollon, situé en Phocide. Son importance dépasse les frontières d’une seule cité grecque : l’UNESCO le décrit comme un sanctuaire panhellénique, associé à l’omphalos, le « nombril du monde ».↩ Retour au texte
- Dans le prologue des Phéniciennes d’Euripide, Jocaste raconte que Laïos a conçu leur fils sous l’effet du vin malgré l’avertissement d’Apollon. Le texte ne dit pas qu’elle l’a volontairement enivré pour déjouer son abstinence.↩ Retour au texte
- Cette explication du nom appartient déjà à la tradition antique : Apollodore la relie aux blessures des chevilles. C’est une étymologie narrative, qui fait du corps de l’enfant la trace de son abandon et un indice pour sa reconnaissance future.↩ Retour au texte
- La sculpture reproduite ensuite illustre la variante de Phorbas détachant Œdipe d’un arbre. Le modèle en plâtre de Chaudet fut présenté en 1801 ; le marbre fut terminé après sa mort par Pierre Cartellier et Louis Dupaty. Le Louvre le date de 1810–1818. Une image du mythe ne vaut donc pas témoignage d’un événement réel.↩ Retour au texte
- Le nombre des victimes varie selon la source. Apollodore nomme Laïos et son héraut Polyphontès ; dans Œdipe roi, Sophocle évoque une escorte de cinq hommes dont un seul survivant. Le double meurtre raconté ici suit donc une autre version que le détail de l’escorte sophocléenne.↩ Retour au texte
- Dans la Bibliothèque d’Apollodore, l’énigme demande quel être, doté d’une seule voix, devient quadrupède, bipède puis tripède. Le matin, le midi et le soir de la formulation traditionnelle explicitent cette métaphore des âges de la vie ; ils ne figurent pas dans toutes les versions.↩ Retour au texte
- Même la maternité des quatre enfants varie. Pausanias, au livre IX de sa Description de la Grèce, refuse de les faire naître de Jocaste et les attribue à Euryganée, en s’appuyant sur une tradition épique. Les tragédies retiennent d’autres choix : il faut donc toujours préciser la version suivie.↩ Retour au texte
- Chez Sophocle, Tirésias nomme le coupable, mais Œdipe récuse d’abord son accusation. La démonstration se construit ensuite par le rapprochement de plusieurs témoignages : ceux de Jocaste, du messager corinthien et du serviteur de Laïos. La révélation n’est donc pas instantanée ; son retard organise la tension de la tragédie.↩ Retour au texte
- Dans Œdipe roi, un messager décrit Jocaste suspendue à un lacet. Œdipe détache son corps puis utilise les agrafes de son vêtement pour se blesser les yeux. Sophocle fait raconter ces violences après coup, au lieu de les montrer directement sur scène.↩ Retour au texte
- Œdipe à Colone donne à cette fin une dimension sacrée et politique. Thésée accueille l’exilé ; les circonstances de sa disparition et le lieu de sa sépulture demeurent secrets. Antigone l’accompagne et Ismène lui apporte aussi son aide : les deux filles comptent dans cette dernière étape du mythe.↩ Retour au texte
- Dans L’Interprétation du rêve, Freud ne présente pas simplement Œdipe comme un fils qui aurait consciemment reconnu et désiré sa mère. Il propose que la tragédie touche le spectateur par des désirs infantiles refoulés dont elle mettrait en scène l’accomplissement. C’est une lecture psychanalytique de l’œuvre et de sa réception ; l’ignorance du héros dans l’intrigue ne suffit pas, à elle seule, à la réfuter.↩ Retour au texte




Je me rappelle d'un film que mon prof de latin nous avait montr au lycée. Cela racontait l'histoire d'Oedipe. Le style était très "contemplatif" (on s'était tous grave emmerdé en le regardant) mais maintenant j'aimerais bien le revoir.
Une idée de quel film il pourrait s'agir?
Il y a eu pas mal de versions différentes d'Oedipe aussi bien au cinéma qu'au théâtre, mais je pense que vous parlez du film "Oedipe-Roi" de Pier Paolo Pasolini de 1967.
Je n'ai pas vu ce film, j'ai juste réussi à en trouver un extrait sur Youtube et je vois ce que vous voulez dire en parlant de "contemplatif" :smile:
Dites-moi si cela correspond à vos souvenirs!
J'ai finalement trouvé la version complète du film! Enjoy! :cool:
PS: les sous-titres français peuvent être activés en cliquant sur le bouton adéquat en bas du lecteur Youtube
Difficile de rester accroché à cefilm. C'est long, c'est long... :???: Mais il parait ke cest un classique. Je passe mon tour, l'article qui résume la vie d'Eudipe me suffit!
Une critique du film: http://critiquescinema.canalblog.com/archives/2007/02/28/4165186.html#comments
Toujours un vrai plaisir de vous lire !
Je connaissais la trame de l'Histoire, comme tout le monde je pense, mais ce sont les détails qui rendent le tout si intéressants.
Merci !