[On a lu pour vous et on vous le résume] Le père Goriot, de Honoré de Balzac

Le fauteuil était confortable et la pièce richement décorée. Je me sentais bien, ici.
Flammard s’asseyait toujours sur la même chaise, à côté de moi. Il était placé légèrement en retrait de sorte que je ne pouvais voir que ses chaussures et le bas de son pantalon.
Il avait quoi? 69, 70 ans? Ça tombait bien, parce que j’avais toujours aimé la compagnie des hommes et des femmes plus âgés que moi. Durant ma tendre enfance, déjà, je ne me sentais pas en phase avec les autres gamins, et ce sentiment m’avait poursuivi alors que je grandissais. J’avais toujours vécu avec une ou deux générations d’avance, fréquentant des hommes et des femmes qui avaient bien souvent deux ou trois fois mon âge.

Je m’en accommodais parfaitement et, à vrai dire, je ne m’étais jamais vraiment demandé pourquoi. Aux coupes de cheveux branchées de mes conscrits trentenaires, je préférais les crânes blancs et parfois dégarnis de mes amis retraités. Aux soirées raclette alcoolisées, le calme d’une soirée à l’opéra. À la folie des enterrements de vie de garçon, la volupté d’un bon bouquin que je lisais, seul, dans mon appartement.
C’était comme ça, voilà tout.

Les gens de mon âge me trouvaient bizarre (je ne les en blâmais pas) et je m’éloignais peu à peu d’eux.

La compagnie des retraités, au contraire, m’était très agréable. J’étais toujours bien, avec eux. Leurs cheveux blancs m’apportaient une certaine sérénité. Je voyais dans leurs rides autant de témoignages de leur vie passée et je cherchais à m’imprégner de leur sagesse, à découvrir les secrets qu’un homme pouvait avoir cumulés au cours d’une vie bien remplie.

Ce goût prononcé pour les vieilles personnes faisait de moi, à leurs yeux du moins, quelqu’un d’unique. Je n’étais pas un de leurs amis parmi tant d’autres: je voyais à la pétillance de leurs yeux le plaisir qu’ils éprouvaient à me côtoyer, à se sentir aimés et appréciés par un « jeune », eux que la société considérait (à tort!) comme des poids morts, derniers vestiges d’un passé depuis longtemps oublié.

Où en étais-je? Ah, oui, au docteur Flammard. Je m’étais décidé à le consulter trois mois auparavant, après que je me sois rendu compte que ma vie partait complètement en vrille. Rien à voir pourtant avec les amitiés que je formais au gré de mes sorties avec des clubs du troisième âge… Non, le problème – les problèmes, devrais-je dire – s’appelaient Tic et Tac.

[Note: lire l’épisode ici]

Tic et Tac. Ils ne s’appelaient pas vraiment comme ça, bien sûr. C’était les surnoms que je leur avais trouvés et, avec le recul, je ne sais pas si ça leur plaisait vraiment. Mais ça n’avait plus beaucoup d’importance maintenant.

Pendant six mois, Tic et Tac furent mes amis. Rendez-vous compte, c’était la première fois que j’avais de vrais amis de mon âge! On bossait ensemble sur le blog, on sortait ensemble. On se comprenait sans rien se dire et, s’il nous arrivait parfois de nous engueuler, nos périodes de froid ne duraient jamais vraiment longtemps. C’était une vraie renaissance pour moi et j’en étais même venu à délaisser mes amis retraités: Jean-Claude, Pierre, Roland, Maurice et tous les autres.

Un jour, l’univers entier s’écroula autour de moi. Je m’étais rendu compte que Tic et Tac n’existaient que dans mon imagination. Tous les mails que j’avais cru leur envoyer pendant des mois étaient en fait adressés à moi-même. Quant aux conversations téléphoniques ou aux longues discussions que nous avions, je ne me les explique toujours pas. Se rendre compte à 32 piges qu’on a des amis imaginaires, c’est très flippant, je vous assure.

Signe du destin, c’était devant la porte du Docteur Flammard, psychiatre, que je m’étais rendu compte de ma folie naissante. Pour la première fois, j’étais entré dans le cabinet d’un psy. Je ne le savais pas encore, mais cette rencontre allait à jamais transformer ma vie.

– Arnaud, vous êtes avec moi?

Je sursautai.

– Excusez-moi, docteur, j’étais perdu dans mes pensées.
– Ne vous excusez pas! Ce sont les pensées qui nourrissent les paroles.

J’adorais sa façon de parler. Le docteur Flammard aurait pu devenir mon ami, s’il n’était pas mon thérapeute.

– J’ai bien travaillé depuis la dernière fois, Docteur, comme vous me l’aviez demandé. J’ai même pris le bouquin avec moi, et j’ai stabiloté quelques passages qui comptent pour moi.

Le docteur Flammard restait silencieux. Ça, ça m’énervait par contre, cette manie de ne pas répondre, de laisser s’installer de longs silences entre lui et moi. J’avais horreur du silence. Cela m’incita à continuer.

– Et donc, cette fois, j’ai choisi le Père Goriot de Balzac. Vous connaissez?

Nouveau silence. J’entendais le bruit devenu familier de son stylo à plume qui grattait contre le papier.

– Évidemment, vous connaissez. Qui ne connaît pas le Père Goriot… Mais… Vous trouvez vraiment utile que je vous résume tous ces bouquins, à chaque fois?
– Je vous ai déjà parlé de ça. Claude Roy disait « la littérature est parfaitement inutile. Sa seule utilité est qu’elle aide à vivre. » Vous comprenez?

Cette fois, je fus surpris par la rapidité avec laquelle il m’avait répondu, lui qui prenait d’habitude un temps interminable pour formuler la moindre phrase. Je pris néanmoins quelques secondes de réflexion pour bien saisir la portée de ce qu’il venait de me dire.

– Euh… Oui, je crois… Mais… quel rapport avec Tic et tac? Quel rapport avec les problèmes dont je vous ai déjà parlé? Pourquoi vous ne me faîtes pas faire des tests de Rorschach, ou ce genre de trucs que les psys font d’habitude à leurs patients?
– Chaque chose en son temps, me répondit-il d’une voix inhabituellement sèche, avant de reprendre, plus doucement: parlez-moi plutôt du Père Goriot.

Je savais que je n’obtiendrais plus rien de lui. Alors, je pris une grande inspiration et commençai mon exposé.

Le père Goriot: un jeune blanc-bec à Paris

– J’ai pris quelques notes pour être sûr de ne rien oublier. Ça ne vous dérange pas?

Aucune réponse, évidemment. Je poursuivis.

Bon. L’histoire se passe à l’automne 1819. Eugène de Rastignac, un étudiant en droit qui n’a pas un rond en poche, débarque à Paris. Il trouve un logement dans la pension de Mme Vauquer, une maison sordide où vivent une petite dizaine de personnes, tout aussi désargentées que lui.

Parmi les pensionnaires, il y a notamment le mystérieux M. Vautrin, la quarantaine bien tassée, qui se prétend ancien commerçant. On sent bien qu’il n’est pas bien net, ce Vautrin, et qu’il cache quelque chose… mais nul ne peut « pénétrer ni ses pensées ni ses occupations », nous dit l’auteur. Son lourd secret ne sera révélé que vers la fin du roman…

Il y a aussi Victorine Taillefer, une pauvre fille qui n’est pas aimée par son père. Celui-ci, pourtant très riche, ne daigne lui donner qu’une pension misérable. C’est son autre enfant, un fils, qui profite largement de son immense fortune…. De Victorine, « heureuse, elle eût été ravissante » nous dit Balzac. Avant d’ajouter qu’ « elle suppliait Dieu de dessiller les yeux de son père, d’attendrir le cœur de son frère, et priait pour eux sans les accuser. » Vaste programme…

Et puis il y a aussi Monsieur Goriot, bien sûr, que tout le monde appelle de façon méprisante « le père Goriot ». « Vieillard » de 69 ans (sic), sans le sou, il est devenu au fil des années la risée de tous les pensionnaires.

Tandis que je parlais, je tournais frénétiquement les pages du livre que j’avais annotées. J’étais toujours allongé dans le fauteuil et je devais tenir le livre à bout de bras, ce qui était assez inconfortable. Mais j’étais pris dans la passion de l’histoire que je racontais et je ne pensais même pas à changer de position.

– Attendez, j’avais surligné un passage intéressant… Ah, oui, voilà:

« Par quel hasard ce mépris à demi haineux, cette persécution mélangée de pitié, ce non-respect du malheur avaient-ils frappé le plus ancien pensionnaire? »

Balzac n’apporte pas vraiment de réponse à cette question, il ajoute simplement que « peut-être est-il dans la nature humaine de tout faire supporter à qui souffre tout par humilité vraie, par faiblesse ou par indifférence. »

C’était assez déroutant de parler sans voir son interlocuteur. Dans une conversation, on se nourrit toujours des réactions de l’autre, de ses gestes, fussent-ils à peine perceptibles. Quand je venais m’allonger dans ce fauteuil, j’étais privé de tous ces signaux rassurants. J’entendais seulement Flammard écrire plus ou moins rapidement sur son carnet de notes. Qu’écrivait-il? Je me doutais bien que le père Goriot avait peu d’importance pour lui, puisque c’était moi qu’il analysait. Mais que conclure alors qu’il me faisait si peu parler de moi?

Je poursuivis.

On n’en est qu’au tout début du roman et le décor est déjà fixé à la perfection. On se prend d’empathie pour ce pauvre père Goriot, on aimerait aller vers lui, le tenir par la main et lui dire que ce n’est rien, que tout va s’arranger. Mais, simple lecteur, on assiste impuissants à la succession de ses malheurs… Comme le marteau frappant immanquablement l’enclume, le destin ne manquera pas de s’abattre sur les personnages pour lesquels on se prend de sympathie…

Une partie du passé de Monsieur Goriot est rapidement levée. L’auteur nous apprend qu’il fit fortune dans le commerce de vermicelles et qu’il vint loger chez Mme Vauquer après s’être retiré des affaires. Cette dernière fut en joie de voir un pensionnaire aussi riche et distingué que lui s’installer dans sa modeste pension! Aussi espéra-t-elle que l’arrivée de Monsieur Goriot allait tirer son établissement vers le haut. Elle tomba même amoureuse de lui…
Le terme « amour » est peut-être un peu fort dans ce cas précis, vous me direz… il serait plus juste de dire qu’elle espérait le séduire pour profiter de sa fortune. Mais elle eut beau s’acheter les plus beaux chapeaux, les plus belles robes, Monsieur Goriot resta toujours insensible à ses charmes.
Alors, l’amour de Mme Vauquer se transforma en haine. Elle abandonna le « Monsieur » Goriot pour un « père » Goriot très méprisant, et incita les autres pensionnaires à en faire de même.

Ceci coïncida avec le moment où, faute d’argent, Monsieur Goriot dut déménager dans une chambre moins luxueuse, au deuxième étage. De personnage respecté, il devint rapidement le paria de l’établissement.

Les commérages allaient bon train sur le mode de vie du père Goriot. Il s’absentait de longues heures sans que personne ne sache vraiment où il allai… Où et avec qui passait-il ses journées? Et, surtout, que faisait-il de tout son argent?

On en est là quand un certain Eugène de Rastignac vient s’installer à son tour dans la pension de Mme Vauquer.

Eugène, c’est en fait le vrai héros du bouquin. Il n’y a qu’à compter: le nom de Goriot est cité 298 fois dans le livre, quand Eugène est nommé 418 fois!

C’est un étudiant en droit qui débarque tout juste à Paris. Mais je crois que je vous l’ai déjà dit, non? Bon, peu importe.
Malheureusement pour lui, même s’il a la chance de posséder le lustre d’une particule, il ne possède pas un sou. Notez bien qu’il n’est pas misérable non plus, hein, loin de là… On est loin d’une Gervaise joignant difficilement les deux bouts dans l’Assomoir! Mais disons qu’Eugène ne possède pas les ressources suffisantes pour mener la vie de dandy à laquelle il aspire. Alors, s’il veut se faire un nom dans ce Paris du début du XIXe siècle, il va devoir mettre les mains dans le cambouis…
Pour cela, il possède un atout considérable qu’il compte bien faire fructifier: sa cousine n’est autre que la vicomtesse de Beauséant qui, elle, « pèse » dans le milieu!

Un soir, il est invité à un bal que cette dernière organise chez elle. Un peu comme Madame Bovary, Eugène est subjugué par le faste de la soirée… mais surtout par les beaux yeux d’une invitée, j’ai nommé la comtesse Anastasie de Restaud. Il l’ignore encore, mais cette dernière n’est autre que la propre fille du père Goriot…

Franchement, ça sent la grosse ficelle scénaristique un peu facile… et c’est au final un des seuls reproches qu’on peut faire à ce livre. Mais bon, avec le talent de Balzac, ça passe!

Le lendemain, n’écoutant que son courage, Eugène se rend chez celle qui lui a tapé dans l’œil. Il est accueilli dans la somptueuse demeure par Anastasie et son mari.

Ça se déroule plutôt bien, le courant passe bien entre M. Restaud et Eugène. Mais, à la fin de la conversation, Eugène ne peut s’empêcher de parler du père Goriot qu’il a aperçu un peu plus tôt dans la riche demeure…

Attendez, il faut que je retrouve le passage… Je tournai les pages du livre dont la plupart étaient stabilotées. Ah, voilà!

« – Je viens de voir sortir de chez vous un monsieur avec lequel je suis porte à porte dans la même pension, le père Goriot.
À ce nom enjolivé du mot père, le comte, qui tisonnait, jeta les pincettes dans le feu, comme si elles lui eussent brûlé les mains, et se leva.
– Monsieur, vous auriez pu dire monsieur Goriot! s’écria-t-il. »
(p.116)

Puis les Restaud mettent poliment dehors le jeune étudiant. Ils refuseront dorénavant tout contact avec lui. Ce pauvre Eugène voulait pourtant bien faire, lui qui ignorait encore le lien de parenté entre le père Goriot et Anastasie de Restaud…

Il s’en revient tout penaud chez sa cousine, Mme de Beauséant, pour lui raconter sa mésaventure. Celle-ci apprend au malheureux que Monsieur Goriot est le père d’Anastasie de Restaud ainsi que de Delphine de Nucingen!

« – Ah! c’est son père, reprit l’étudiant en faisant un geste d’horreur.
– Mais oui ; ce bonhomme avait deux filles dont il est quasi fou, quoique l’une et l’autre l’aient à peu près renié. »
(p.140)

Mme de Beauséant profite de cette histoire pour donner à Rastignac ce précieux conseil: se servir des femmes pour réussir à conquérir la haute société parisienne. Puisque Anastasie ne veut plus lui parler, qu’il tente donc sa chance auprès de sa sœur, Delphine de Nucingen, la seconde fille du Père Goriot…

À peine arrivé à Paris, et le cœur si pur d’Eugène est déjà corrompu!

« Quelques larmes roulèrent dans les yeux d’Eugène, récemment rafraîchi par les pures et saintes émotions de la famille, encore sous le charme des croyances jeunes, et qui n’en était qu’à sa première journée sur le champ de bataille de la civilisation parisienne. » (p.141)

C’est également au cours de cette conversation qu’Eugène apprit où Monsieur Goriot avait perdu toute son argent: à constituer une énorme dot à ses deux filles pour leur permettre un beau mariage, ne réservant qu’une infime partie de sa fortune à sa propre existence. Pire! Quand il pouvait encore dépenser sans compter auprès de ses filles et de leur mari, il était accueilli avec chaleur et amitié. Maintenant qu’il a épuisé tout son patrimoine, il se voit traité avec le plus grand dédain. Mais, pour autant, il continue à leur distribuer le peu d’argent qu’il lui reste…

« Il a vu que ses filles avaient honte de lui ; que, si elles aimaient leur mari, il nuisait à ses gendres. Il fallait donc se sacrifier. Il s’est sacrifié, parce qu’il était père: il s’est banni de lui-même. En voyant ses filles contentes, il comprit qu’il avait bien fait. Le père et les enfants ont été complices de ce petit crime. Nous voyons cela partout. » (p.144)

Sonné par tant de révélations, ses convictions sur le monde ébranlées, Eugène de Rastignac rentre à la pension Vauquier. Il y écrit une lettre à sa mère pour lui demander une grosse somme d’argent, seul moyen pour lui de faire son entrée dans les hautes sphères de la société parisienne. Il sait qu’elle sera obligée de vendre quelques uns de ses bijoux pour réunir la somme…
Il écrit également à chacune de ses sœurs pour leur demander de lui envoyer leurs économies. Se faisant, n’est-il pas en train de réagir exactement comme Anastasie et Delphine qui ruinèrent leur père à des fins purement égoïstes?

Le père Goriot: grandeur et décadence

Vous vous rappelez de Vautrin, cet homme qui vit lui aussi dans la pension Vauquier? D’entrée de jeu, on ne le sentait pas net du tout, ce gars. Eugène va rapidement en avoir la confirmation!

Mlle Victorine Taillefer, cette pauvre fille rejetée par son père et par son frère, vous vous en rappelez, aussi? Eh bien Vautrin propose tout simplement à Eugène de la séduire et de l’épouser. Oh, avec son cœur d’artichaut, ça ne serait pas bien difficile. Eugène lui répond qu’elle ne possède aucune fortune… Faux! lui rétorque Vautrin. Il suffirait pour cela de faire tuer son frère dans un malencontreux accident… Un de ses amis pourrait s’occuper de cette basse besogne, moyennant un pourcentage sur la dot qu’il récupérerait, bien sûr…

Eugène est horrifié. Il rejette évidemment la proposition, tandis que Vautrin lui laisse quinze jours de réflexion…

Oh, notez bien qu’Eugène n’est pas un homme parfaitement vertueux, lui non plus… Il suit les conseils de sa cousine en se rapprochant de la seconde fille du père Goriot, Delphine de Nucingen. Étonnamment, cette initiative est encouragée par le père Goriot en personne, qui voit en Eugène un moyen de se rapprocher de ses filles.
Pour Eugène, le calcul est simple: Delphine est la femme d’un banquier, un homme d’argent qui n’a pas ses entrées dans le grand monde. Elle se damnerait pour entrer dans des salons mondains. Cette entrée, Eugène peut justement lui offrir en la personne de sa cousine, la vicomtesse de Beauséant. Pour Eugène, elle servira d’enseigne…

« À Paris, le succès est tout, c’est la clef du pouvoir. Si les femmes vous trouvent de l’esprit, du talent, les hommes le croiront, si vous ne les détrompez pas. Vous pourrez alors tout vouloir, vous aurez le pied partout. Vous saurez alors ce qu’est le monde, une réunion de dupes et de fripons. » (p.150)

Le plan savamment orchestré est mis à exécution. Eugène pénètre dans l’intimité de Delphine… Sous la façade de marbre, il découvre une jeune femme fragile, soumise à l’autorité de son mari. Un soir, elle donne cent francs à Eugène, lui demandant d’aller les jouer au casino et de lui en rapporter six mille…
Chance du débutant sans doute, il en gagne sept mille à la roulette (il mise le tout sur le 21, qui est son âge, et rafle 3.600 francs. Il double la mise en plaçant le tout sur une couleur)

Le voyant revenir avec la somme, Delphine est encline à tout lui raconter… Son mari, riche banquier, ne lui laisse qu’une somme misérable chaque mois pour vivre sa vie de femme du monde. Bijoux, robes, fantaisies,… avant, elle demandait l’argent à son père. Maintenant que ce dernier n’a plus un sou, elle a dû s’endetter auprès de son amant, Monsieur de Marsay. Grâce à la chance d’Eugène au casino, elle peut enfin payer ses dettes…

Les jours passent. Eugène, lui, commence à apprécier sa nouvelle vie parmi la haute société parisienne. Mais pour suivre ce train de vie, lui aussi est obligé de s’endetter… Et la proposition que Vautrin lui a faite quelques jours plus tôt commence à le titiller.

Sa volonté vacille, mais il tient bon.

Pour le moment.

Le père Goriot: Le terrible secret de Vautrin

Un nouveau personnage s’apprête à déclencher un séisme dans le petit monde de la pension Vauquier. Son nom? Baptiste Gondureau, chef de la police générale du Royaume. Il approche discrètement les deux pensionnaires les plus minables, Mlle Michonneau et M. Poiret à qui il fait une terrible révélation: Vautrin serait en réalité un bagnard évadé connu sous le surnom de Trompe-la-Mort. Enlèvements, meurtres, vols… aucun crime auquel il ne s’est déjà livré. Mieux! Sa réputation sans faille auprès des truands lui a permis de devenir le « banquier des bagnards ». Les pires truands du royaume lui confient leurs capitaux, qu’il met à la disposition de leurs familles ou de ceux qui s’évadent. Bref, Vautrin, c’est l’ennemi public numéro un!

Pour s’assurer de son identité, le policier demande aux deux pensionnaires de vérifier qu’il possède bien la marque de l’infamie sur l’épaule: une fleur de lys marquée au fer-rouge, sévice auquel doivent se soumettre tous les bagnards. Pour la somme de 3.000 francs, Michonneau et Poiret acceptent cette périlleuse mission…

Pendant ce temps-là, Eugène fait la cour à Mlle Taillefer, sous le regard approbateur de Vautrin qui attend le moment propice pour faire tuer son frère. Eugène, lui, ne veut pas admettre qu’il se fait le complice (pire, l’instigateur!) d’une terrible opération criminelle. Ah! Se mentir à soi-même est le pire de tous les mensonges…

Dans le même temps, le père Goriot est en train de préparer une nouvelle vie pour sa fille Delphine. Voulant l’extirper des griffes de son mari, il intente une action en justice pour récupérer sa dot. En attendant, il utilise ses derniers deniers pour l’installer, elle et Eugène devenu son amant, dans un appartement de la rue d’Artois. Quant à lui, il n’a qu’un unique souhait: qu’Eugène et Delphine acceptent qu’il vienne vivre avec eux, dans une petite dépendance de l’appartement. De là, il sera près de sa fille chérie et pourra savourer son bonheur…

Retour à la maison Vauquer, à l’heure du souper. La terrible machination contre le frère de Victorine Taillefer est en marche, et rien ne semble plus capable de l’arrêter… Ainsi Vautrin glisse-t-il à l’oreille d’Eugène:

« – En héritant de son frère, Victorine aura quinze petits mille francs de rente. J’ai déjà pris des renseignements, et sais que la succession de la mère monte à plus de trois cent mille…
Eugène entendait ces paroles sans pouvoir y répondre: il sentait sa langue collée à son palais, et se trouvait en proie à une somnolence invincible ; il ne voyait déjà plus la table et les figures des convives qu’à travers un brouillard lumineux. »
(p.333)

Le lendemain, un duel éclate entre un homme de main de Vautrin et le frère de Victorine à l’issue duquel ce dernier ne survit pas.

Alors que la police arrive à la pension Vauquer pour annoncer la terrible nouvelle à Victorine, Eugène annonce à Vautrin qu’il refuse de l’épouser. Adieu la dot! Eugène veut être fidèle à la promesse qu’il a faite au père Goriot et à son amour pour sa fille Delphine. Alors que Vautrin commence à menacer Eugène, il s’écroule à terre: c’est l’effet du somnifère que Michonneau et Poiret ont versé malgré lui dans son café du matin. Alors qu’on installe Vautrin dans son lit, les deux compères le déshabillent et dévoilent la marque sur son épaule. Cela ne fait plus aucun doute, Vautrin est bien Trompe-la-Mort, le dangereux forçat. La police ne tarde pas à faire irruption dans la pension et arrête Vautrin avec pertes et fracas. Alors qu’il se fait emmener menottes au poing, il rappelle à Eugène que leur marché a toujours cours…

Eugène s’éloigne un temps des turpitudes de la maison Vauquer et s’en retourne auprès de sa bien-aimée, la belle Delphine de Nucingen. Il a une très bonne nouvelle à lui annoncer: enfin, sa cousine la vicomtesse de Beauséant l’invite à l’une de ses soirées! Delphine pourra enfin faire ses premiers pas parmi la noblesse parisienne. Delphine lui apprend une sombre histoire de diamants que sa sœur Anastasie aurait été obligée de mettre en gage pour rembourser les dettes de son amant. Info ou intox? Tout Paris attend avec impatience son apparition à la soirée de la vicomtesse, afin de vérifier si elle porte bien les diamants autour du cou… ou non!

Le père Goriot: c’est la fin

En attendant, il faut organiser le déménagement vers l’appartement de la rue Artois où Eugène, Delphine et le père Goriot vont s’installer. Mais le déménagement peut attendre: le père Goriot est au plus mal. Livide, il est allongé dans son lit et ne parle plus. Un ami d’Eugène, médecin, diagnostique une congestion. Le père Goriot n’en a plus pour très longtemps à vivre.

Le matin-même, il reçut successivement la visite de ses deux filles. La première, Delphine, pour lui annoncer que son mari l’avait convaincue d’abandonner le procès que le père Goriot lançait contre lui, pour récupérer la dot et les rentes de sa fille. Un tel procès le ruinerait, lui a-t-il dit… Et Delphine de se laisser attendrir, au grand dam de son père qui voit ses rêves de rendre sa fille heureuse disparaître.

La seconde, Anastasie, pour expliquer la situation calamiteuse dans laquelle elle se trouve: elle est obligée de se rendre au bal de la vicomtesse pour exhiber au tout Paris les diamants qu’elle aurait soi-disant mis en gage. Mais, n’ayant pas de robe appropriée pour cette soirée, elle en fit confectionner une et doit plus de mille francs à la couturière, qui refuse de lui livrer la robe si elle ne peut honorer sa dette. Après la visite de sa fille, le père Goriot sortit aussitôt pour vendre les derniers couverts en argent qui lui restaient et engager son dernier titre de rente viagère… Le voilà ce soir avec le billet de mille francs sous son oreiller. Le donner à Anastasie le lendemain, alors qu’elle viendra le voir, est le dernier bonheur qu’il possède…

Lorsqu’il apprend ces deux terribles nouvelles, Eugène est atterré.

« – Il est fou, se dit Eugène en regardant le vieillard. Allons, restez en repos, ne parlez pas… » (p.456)

Le lendemain, c’est un commissionnaire qui est chargé de venir chercher les mille francs pour Anastasie. Sa fille le prive même du bonheur de la serrer dans ses bras…

Les dernières heures du père Goriot seront terribles, entre crises d’angoisse, délires et visions. Alors qu’Eugène supplie Delphine et Anastasie de venir au chevet de leur père, ces dernières refusent obstinément de se déplacer. Et le père Goriot d’espérer, encore et toujours…

« – Avez-vous vu mes filles? Elles vont venir bientôt, elles accourront aussitôt qu’elles me sauront malade, elles m’ont tant soigné rue de la Jussienne! Mon Dieu! je voudrais que ma chambre fût propre pour les recevoir. » (p.482)

Je ne pus contenir un sanglot. Cette situation faisait écho à un épisode douloureux de ma vie qui refaisait surface. Les pages de mon livre, tachetées d’auréoles dans lesquelles l’encre s’était dissoute, témoignaient des larmes que j’avais versées la veille en relisant ce même passage. J’avais 18 ans quand mon grand-père est mort. Je n’avais pas daigné me déplacer à son chevet. Je regrette tellement de ne pas être venu, de ne pas lui avoir serré la main et lui avoir dit que je l’aimais. Alors, oui, je déteste Anastasie et Delphine pour leur comportement inconséquent, pour la pierre qu’elles semblent toutes deux avoir à la place du cœur. Mais je suis Delphine et Anastasie, je suis cet enfant au cœur de pierre qui laissa un homme que j’aimais mourir sans mon soutien.

Avais-je prononcé ces dernière phrases à voix haute? Je n’en savais rien. Sans un mot, Flammard me tendit un mouchoir dont je me saisis en silence. Je me mouchai bruyamment, séchai mes larmes et repris mes esprits.

« Pardon », fis-je, avant de reprendre mon récit.

Dans un éclair de lucidité, le père Goriot comprend que ses filles ne viendront pas.

– Elles ont des affaires, elles dorment, elles ne viendront pas. Je le savais. Il faut mourir pour savoir ce que c’est que des enfants. Ah! mon ami, ne vous mariez pas, n’ayez pas d’enfants ! Vous leur donnez la vie, ils vous donnent la mort. Vous les faites entrer dans le monde, ils vous en chassent. Non, elles ne viendront pas! Je sais cela depuis dix ans. Je me le disais quelquefois, mais je n’osais pas y croire.
Une larme roula dans chacun de ses yeux, sur la bordure rouge, sans en tomber. »
(p.487)

Eugène, lui, reste jusqu’aux derniers instants au chevet du vieil homme qui rend bientôt son dernier soupir.

Eugène est seul, aussi, pour l’enterrement.

Ah! Voilà deux carrosses qui arrivent! Se pourrait-il… Eugène prend espoir à voir Delphine et Anastasie rendre un dernier hommage à leur défunt père, ce saint homme. Les familles Restaud et Nucingen ont bien apprêté un carrosse armorié chacune, pour les apparences… mais ils sont vides.

Du haut du cimetière, Eugène toise Paris.

« Ses yeux s’attachèrent presque avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. Il lança sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses:
– À nous deux maintenant ! »

Puis Eugène se rend dîner chez Delphine de Nucingen… Et c’est la fin du roman.

Révélations

Ma gorge se serra de nouveau. Je luttai pour ne pas sangloter de nouveau, voulant épargner à Flammard ce spectacle pathétique.

– Dites, vous n’auriez pas un verre d’eau?

Le bruit du crissement de la plume sur le papier s’arrêta aussitôt, mais Flammard ne répondit pas. Il laissa s’installer un silence assourdissant entre nous mais, cette fois, je me forçai à ne pas reprendre la parole. Les secondes s’égrainèrent dans ce qui me parut bientôt une éternité. Concentré sur la situation, j’en oubliai presqu’aussitôt mon chagrin. Quand Flammard ouvrit la bouche, j’eus l’impression d’avoir gagné un des bras de fer les plus éprouvants de ma vie.

– Oui, bien sûr, fit-il en se levant. Ne bougez pas, je reviens.

Je n’obéis pas à son ordre et me relevai du fauteuil où j’étais allongé. Il posa cahier et stylo plume sur la petite table à côté de lui avant de s’éloigner vers la pièce attenante.
L’occasion était trop belle… Je n’avais qu’à tendre le bras pour m’emparer de ses notes et les lire… Accéder à la connaissance ultime de moi. Ce cahier, je le savais, n’était pas destiné à ce que je le lise. Mon cœur battait à tout rompre. Étais-je préparé? Voulais-je seulement savoir?

Avant qu’il ne revienne, j’avais quelques secondes à peine devant moi. Pas le temps pour des questions existentielles. Comme un prédateur bondissant sur sa proie, je m’emparai du cahier et en tournai frénétiquement les pages.

Ce que j’y lus me fit frissonner d’effroi.

Note de Djinnzz: à suivre dans le prochain épisode!
Cet article, ainsi que celui de Madame Bovary, sont des extraits d’un roman que je suis en train d’écrire. Un projet (peut-être trop) ambitieux… J’espère que j’arriverai à le mener à terme!

Note 2: le texte intégral est disponible gratuitement ici: Le Père Goriot, de Balzac

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5 Réponses

  1. Gilles dit :

    J’adore cette série d’articles !
    J’apprends que ça va devenir un livre… trop hâte !

  2. SophieD dit :

    Souvenirs d’enfance…
    Je me rappelle avoir été très émue moi aussi à la mort du père Goriot…

    Merci pour cette madeleine de Proust !

  3. Anthrax dit :

    C’est objectivement très bien résumé… L’idée du récit dans le récit est bien mené aussi. Du très bon !
    Concernant le Père Goriot, j’avoue n’avoir jamais lu de Balzac. Trop de descriptions, trop de détails, etc. J’ai toujours préféré Zola…
    Mais c’est un choix très personnel !

    • Delopilose dit :

      Balzac n’est pourtant pas spécialement verbeux. En général, les 100 premières pages servent à poser le décor (dans le Père Goriot, la pension Vauquier et tous les personnages). Ensuite, la narration avance plutôt vite…

  4. Jerome dit :

    Le résumé est bon… Mais ce qui me serait surtout utile, c’est une analyse du livre. Ça serait dans vos cordes ? Merci

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