
Depuis 1988, c'est toujours la même histoire : chaque premier mai, on a le droit à une récupération politique de la figure de Jeanne d'Arc, notamment par le Front National. Ce choix du calendrier est politique : il ne correspond pas à la délivrance d'Orléans. Et puis, le deuxième dimanche de mai est déjà la "Fête nationale de Jeanne d'Arc et du patriotisme", en souvenir de la libération d'Orléans par l'armée française le 8 mai 1429, sous le commandement de la Pucelle d'Orléans1.
(qui n'était d'ailleurs pas d'Orléans mais de Domrémy... allez comprendre)
Pourquoi a-t-on donc besoin de commémorer sa mémoire avant sa fête nationale ? Tout simplement parce que Jeanne d'Arc est devenue une figure iconique à qui l'on fait dire à peu près ce que l'on veut...
Le FN a aussi rendu hommage à Clovis2. Il est vrai que ce roi est un très beau symbole des valeurs de la France... Ce n'est pas un hasard si le 25 décembre 496, date traditionnellement retenue pour son baptême3, fait partie des dates de l'Histoire les plus enseignées à l'école ! Mais si, rappelez-vous... N'avez-vous pas appris que, grâce à ce geste fort de Clovis, tous les Francs se convertirent au Christianisme, signant l'acte de naissance de la France ?
Ce serait une bien belle histoire, bien sûr, si seulement c'était vrai... Car parler de "nation française" à cette époque est totalement anachronique. À cette époque, et encore pour très longtemps, on a bien d'autres chats à fouetter que de se réclamer de la "nation" française... Mais si vous voulez mon avis, la vraie raison pour laquelle le Front National (et les autres) ont arrêté de parler de Clovis à tout bout de champ, c'est qu'il ne vend pas vraiment du rêve... Difficile de fédérer un parti politique autour de son nom, jugez plutôt :

Pour moi, le match est gagné d'avance...
Notez bien qu'un troisième larron aurait aussi pu participer au concours des personnages historiques à qui on peut faire dire n'importe quoi... J'ai nommé Charles Martel ! C'est bien lui qui, comme tous les écoliers le savent, "arrêta les Arabes à Poitiers" en 7324. Mais la ficelle eût sans doute été jugée trop grosse...

(au cas où vous en douteriez, c'est légèrement plus compliqué que ça... cf. l'article : Les Arabes arrêtés à Poitiers... Dommage ?)
Parce qu'il n'y a pas d'autres candidat(e)s sérieux, on ressort donc Jeanne d'Arc des cartons. C'est qu'elle est très pratique, cette brave Jeanne. D'abord, et cela ne vous aura sans doute pas échappé, c'est une femme. Flatter les féministes ne mange pas de pain et permet de glaner quelques voix ici et là :
Elle n’avait pas attendu l’égalitarisme des sexes pour monter à cheval et manier l’épée. Elle n’avait pas espéré la parité pour commander aux hommes et prendre la direction d’une armée. Elle n’avait pas attendu la libération de la femme pour donner sa vie à la libération de la France. Quel exemple pour toutes les femmes de France !
C'est pas moi qui le dis, mais Marine Le Pen, le 1er mai 20155. Avant d'ajouter...
À l'instar de Jeanne, nombreuses sont les femmes illustres qui ont marqué le roman national de leur empreinte.
(sous-entendu, "je veux en être !")
(mouais, oubliez ce que j'ai dit un peu plus haut sur les ficelles un peu trop grosses...)
Il faut dire qu'elle séduit à peu près tout le monde, la Jeanne.
À gauche, on pense à ses origines modestes... Une paysanne qui aide un roi à garder son trône, c'est un beau modèle de réussite !
À droite, elle est érigée en symbole protecteur d'un pays assailli par les étrangers. Eh oui, quand le pays est livré à "l'Étranger" (ici, les Anglais) par les politiques (ici, la noblesse), c'est le petit peuple (ici, Jeanne d'Arc) qui prend les armes et sauve la nation française6...
Ceci dit, la propagande autour de la Pucelle d'Orléans ne date pas d'hier... Rappelons-nous la propagande collaborationniste qui, en 1944, diffusa une affiche au slogan on ne peut plus clair : "les assassins reviennent toujours sur les lieux de leur crime". L'image d'une Jeanne d'Arc qui plane au-dessus d'une ville en flammes nous rappelle que c'est dans cette même ville de Rouen que Jeanne, aux mains des Anglais, mourut sur le bûcher7...

Au XIXe siècle, Michelet, en 1841, contribua à transformer la figure de Jeanne d'Arc. Dans son tome V de l'Histoire de France, tout y est : l'héroïne incarnant le peuple, les origines modestes et provinciales, son manque de culture, sa naïveté religieuse,...
Dans l’introduction ajoutée à l’édition séparée de 1853, Michelet écrit8 :
Souvenons-nous toujours, Français, que la patrie chez nous est née du cœur d'une femme, de sa tendresse et de ses larmes, du sang qu'elle a donné pour nous.
L'historien a, une fois de plus, oublié sa rigueur scientifique au fin fond de son placard... Mais la formule fait mouche ! Plus de 150 ans plus tard, on nous ressert la même rengaine...
En idéalisant la figure de Jeanne d'Arc, le Front National s'inscrit donc seulement dans la continuité d'un long mouvement de réappropriation de l'Histoire. Seuls les imbéciles se laisseront prendre au piège. Rien de bien nouveau sous le soleil de mai...
Notes
- Jeanne entre dans Orléans le 29 avril 1429. Le fort des Tourelles est pris le 7 mai ; les Anglais lèvent le siège le 8. Les fêtes locales célèbrent cette délivrance. La loi du 10 juillet 1920 institue, à l’échelle nationale, une fête de Jeanne d’Arc et du patriotisme le deuxième dimanche de mai : les deux calendriers ne se confondent pas.↩ Retour au texte
- Le calendrier johannique du FN passe au 1er mai en 1988. En 1996, le parti organise aussi des célébrations de Clovis, avec des désaccords internes sur leur sens religieux et national. Il s’agit donc de symboles qui peuvent coexister, plutôt que d’une succession simple où Jeanne aurait remplacé Clovis.↩ Retour au texte
- La lettre d’Avit de Vienne permet de situer le baptême un jour de Noël. L’année est moins assurée : Michel Sot rappelle des propositions allant de 496 à 509, selon la lecture de sources rares et difficiles. Le baptême du roi n’équivaut pas non plus à la conversion instantanée de tous les Francs.↩ Retour au texte
- La bataille oppose les forces de Charles Martel à celles d’Abd al-Rahman. La datation elle-même fait discuter les historiens : 732 ou 733. L’ouvrage de William Blanc et Christophe Naudin, signalé par la BnF, distingue l’événement de sa transformation progressive en mythe historiographique et en enjeu identitaire.↩ Retour au texte
- Le texte de ce discours est conservé sur le site du parti, avec une mise en ligne datée du 3 mai 2015. Il rapproche explicitement la figure médiévale des enjeux politiques contemporains et mobilise aussi Clovis et Clotilde. Cette source atteste les mots et leur usage partisan ; elle ne valide pas les interprétations historiques de l’oratrice.↩ Retour au texte
- Les lectures républicaines, catholiques et nationalistes ne se développent pas toutes au même moment. Au XIXe siècle, Michelet et Quicherat contribuent à placer Jeanne au centre du récit national ; sa canonisation intervient en 1920. Distinguer ces contextes évite d’attribuer à la jeune femme les catégories politiques de ceux qui la célèbrent après sa mort.↩ Retour au texte
- Le musée de la Libération de Paris conserve une version attribuée au Centre d’études antibolcheviques, portant les mentions des éditions C.E.A. et de l’ORAFF. La notice relie l’affiche aux bombardements de Rouen d’avril à juin 1944. L’image superpose le supplice de 1431 et les destructions contemporaines pour assimiler les aviateurs britanniques aux bourreaux de Jeanne : c’est un rapprochement de propagande.↩ Retour au texte
- Le récit paraît en 1841 dans le tome V de l’Histoire de France, au livre X. Une édition séparée de Jeanne d’Arc est publiée en 1853, avec une introduction nouvelle et des variantes. La formule citée appartient à cette introduction : la dater implicitement de 1841 efface une étape de l’élaboration du récit de Michelet.↩ Retour au texte




C’est un site de gauchistes, Sainte Jeanne d'Arc mourrait une 2ème fois si elle voyait sa France islamisée envahie par des peuples entier et gouvernée par des traîtres même pas catholique !!! Mettez vous ça dans votre crane !!!
... dis plutôt, David, que "Sainte Jeanne d'Arc" mourrait une deuxième fois si elle voyait l'utilisation faite de son nom par la droite catho-intégriste, là où on sait ce qu'il en fut de l'Eglise dans son cas !