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La loi de Stigler s'applique à tout. Ou presque.

- J'en ai appris une bien bonne aujourd'hui ! - Ah. Tu m'en vois ravi... - Génial... - Vous vous en foutez, c'est ça ? De toute façon, c'est à chaque fois la même chose avec vous. - Nous ? Non, tu te fais des idées. - Non, non,…

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- J'en ai appris une bien bonne aujourd'hui !
- Ah. Tu m'en vois ravi...
- Génial...
- Vous vous en foutez, c'est ça ? De toute façon, c'est à chaque fois la même chose avec vous.
- Nous ? Non, tu te fais des idées.
- Non, non, va pas croire ça. C'est super bien toutes tes anecdotes, hein... et donc ?
- Donc je viens de découvrir la loi de Stigler1 ! "Une découverte scientifique ne porte jamais le nom de son premier découvreur." Tu... tu veux pas baisser un peu la télé, là ? On s'entend plus.
- Ouais mais c'est TPMP...
- Juste deux minutes. On s'entend plus, j'te dis.
- Pfff...
- Merci. Non mais vous vous rendez compte ? Ça remet en question absolument tout ce qu'on croit savoir !
- T'en fais pas un peu trop, là ?
- "Une découverte scientifique ne porte jamais le nom de son premier découvreur" ? C'est pas un peu débile comme concept ?
- Ben allez-y, les deux génies. Balancez-moi le nom d'une découverte, on verra bien si ça se vérifie ou pas.
- T'es marrant, toi... On était tranquillement en train de regarder Cyril Hanouna. Notre cerveau est pas vraiment en mode "réflexion", tu vois.
- Grave.
- Oh, oh, UNE découverte à me donner, et vous êtes deux. Vous devriez vous en sortir, non ?
- Allez, trouve-lui un truc, qu'on en finisse...
- T'es marrant, toi... J'en sais rien, moi...
- Ça marche aussi avec les théorèmes ou les grands principes, si ça peut vous aider...
- Le théorème de Pythagore !
- Regarde-le comme il est fier, celui-là. Remonte un peu le son, on n'entend rien.
- Excellent exemple ! La relation dite "de Pythagore" était connue plus de mille ans avant sa naissance, en Mésopotamie2 !
- Ouais, bon, et qu'est-ce que ça prouve ?
- Ben... c'est simplement pour illustrer que la loi de Stigler marche... Pythagore n'est pas le premier à avoir connu cette relation, puisqu'elle était utilisée bien avant lui.
- Ouais, si ça peut te faire plaisir... Et pour le théorème de Thalès, ça marche aussi, peut-être ?
- Et vas-y le mec tout fier de montrer qu'il a retenu des trucs à l'école. Ça va les chevilles ?
- Me dis pas que tu connais pas le théorème de Thalès, toi ?
- Bien sûr que je connais le théorème de Thalès ! Mais je passe pas ma vie à le crier sur tous les toits !
- On me demande, je réponds !
- Mais oui, c'est un super exemple ! Son nom est associé au récit selon lequel Thalès s'en serait servi pour calculer la hauteur des pyramides3. D'ailleurs, le nom de Thalès apparaît aussi dans d'autres langues. Il s'appelle Intercept theorem en anglais et Strahlensatz en allemand, c'est-à-dire théorème des rayons4.
- Putain, t'es VRAIMENT chiant, en fait.
- Et puis t'es en train de nous faire rater Matthieu Delormeau déguisé en Beyoncé...
- Et la guillotine, c'est pas Monsieur Guillotin qui l'a inventée, peut-être ?
- T'es un GÉNIE, mec !
- Ben non.
- Quoi ben non ? Ben si. Tout le monde le sait.
- Tout le monde croit le savoir, oui. Mais Monsieur Guillotin, lui, il s'est contenté de vouloir "humaniser la peine de mort", pour tuer les condamnés à mort proprement et sans douleur... C'est le docteur Louis5 qui concevra ce que tout le monde appelle maintenant la "guillotine".
- Bon, bon, ce que j'en disais, moi...
- Donc encore une fois, la loi de Stigler s'applique. Et la loi de Benford dont je vous avais déjà parlé... Vous vous rappelez ?
- Ouais, ouais.
- Eh ben même elle, elle est compatible avec Stigler : c'est en fait l'astronome américain Simon Newcomb qui l'a observée en 1881... Benford la redécouvrira et l'étudiera en 19386 !
- C'est fascinant. Ah ah ! Qu'il est con ce Delormeau !
- Grave.
- Bref, quel que soit l'éponyme qu'on avance à titre de contre-exemple, BIM !
- Bim quoi ?
- Ben... BIM ! on peut souvent lui trouver un prédécesseur.
- Et vous savez le plus fort, dans l'histoire ?
- C'est que t'as bientôt fini de nous emmerder ?
- Le provoque pas ! Après, il chouine et c'est encore plus chiant...
- OK... C'est quoi le plus fort de l'histoire ?
- Eh ben c'est que la loi de Stigler s'applique à elle-même ! Un certain Robert K. Merton, un sociologue américain7, avait découvert ce phénomène avant Stigler !
- Tu m'en diras tant...
- C'est bon, t'as fini ?
- Ouais, ouais, c'est bon...
- Eh ben moi, j'ai PAS fini ! Je viens de penser à un truc... Et le Rubik's cube... T'y as pensé, au Rubik's Cube ?
- Euh...
- Eh ouais ! Il a été inventé par Ernő Rubik, et il porte bien le nom de son créateur8 !
- Ouais mais là, c'est pas pareil.
- Pourquoi là, ça serait pas pareil ?
- Parce que, parce que... cherche pas. Parce que, c'est tout.
- ...
- J'me barre !

Notes

  1. Stephen M. Stigler publie cette « loi des éponymes » en avril 1980. Sa formule volontairement absolue vise le premier découvreur. Dans une note de son article, il reconnaît que sa vérité littérale peut être discutée : son argument essentiel est la fréquence des attributions trompeuses, pas une règle mathématique sans exception.
    ↩ Retour au texte
  2. Des tablettes paléo-babyloniennes, datées approximativement entre 1900 et 1600 avant notre ère, témoignent de calculs sur les côtés et les diagonales. Cette connaissance précède largement Pythagore, né vers 570 avant notre ère. Elle ne doit pas être confondue avec une démonstration générale : la Stanford Encyclopedia of Philosophy souligne qu’aucune preuve par Pythagore lui-même n’est établie.
    ↩ Retour au texte
  3. Les récits ne donnent pas tous la même méthode. Diogène Laërce rapporte une mesure prise lorsque l’ombre d’un homme égale sa taille ; Plutarque décrit une comparaison entre les ombres d’un bâton et de la pyramide. Ce sont des témoignages bien postérieurs à Thalès, dont aucun écrit ne nous est parvenu.
    ↩ Retour au texte
  4. Attention aux traductions : dans l’usage allemand, le « Satz des Thales » désigne le résultat selon lequel un triangle inscrit dans un demi-cercle est rectangle. Le théorème de proportionnalité enseigné sous le nom de Thalès en France correspond au Strahlensatz. Un même nom propre peut ainsi renvoyer à deux énoncés différents.
    ↩ Retour au texte
  5. Antoine Louis met au point la description technique de la machine en 1792 ; Tobias Schmidt, facteur de clavecins, la construit. Guillotin défend surtout une exécution identique pour tous et débarrassée des supplices supplémentaires. La décapitation mécanique avait déjà des précédents européens : la guillotine française ne naît donc pas sans modèles.
    ↩ Retour au texte
  6. La loi concerne la fréquence du premier chiffre significatif dans certains ensembles de données. Selon sa distribution, le chiffre 1 apparaît en tête dans environ 30 % des cas, contre moins de 5 % pour le 9. Elle ne vaut pas pour toute liste de nombres. Le NIST précise que Benford semble avoir ignoré l’article de Newcomb de 1881.
    ↩ Retour au texte
  7. L’article de Stigler s’appuie notamment sur les travaux de Merton consacrés aux priorités scientifiques, publiés dès 1957. En lui attribuant l’idée qu’il baptise de son propre nom, Stigler construit délibérément une plaisanterie autoréférentielle. Cela n’établit pas que Merton ait été le premier, dans toute l’histoire, à remarquer des erreurs d’attribution.
    ↩ Retour au texte
  8. Le MoMA attribue bien le Rubik’s Cube à Ernő Rubik et date sa création de 1974. Cet architecte et professeur de design travaillait à Budapest. La chute joue aussi sur une différence de catégorie : un objet conçu par un inventeur n’est pas exactement une découverte scientifique, domaine visé par la formule initiale de Stigler.
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LA CONVERSATION CONTINUE

Vos commentaires.

11 commentaires
JPP

Un dialogue absolument savoureux !!!

codie

En réponse à JPP

Déroutant au début, on se prend vite au jeu... et on a envie de mieux connaître les personnages !

pat

La mauvaise foi du mec pris en défaut à la fin :D

codie

En réponse à pat

Djinnzz avait publié cette citation sur la page Facebook d'ETC il y a quelques jours...
C'est raccord avec la conclusion de ce billet !!

"- Pourquoi ?
- Parce que.
Cette réponse de celui qui ne sait rien est aussi la réponse de celui qui sait tout."

Victor Hugo, Quatrevingt-treize (IIIe partie, livre III, I, XI)

pat

En réponse à codie

Merci Codie !
Moi je suis un vieux monsieur, je n'ai pas Facebook donc j'avais raté ça...