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[Histoire de l'art] Le rose, symbole viril ?

Le célèbre portrait d'Henri IV en Mars (le Dieu de la guerre, pas le mois du calendrier) m'a toujours amusé. Le contraste entre l'air triomphant du monarque, foulant aux pieds les armures de ses ennemis, et le rose bonbon de ses…

Le célèbre portrait d'Henri IV en Mars (le dieu de la guerre, pas le mois du calendrier) m'a toujours amusé. Le contraste entre l'air triomphant du monarque, foulant aux pieds les armures de ses ennemis, et le rose bonbon de ses vêtements est comment dire... euh... troublant1.

jacob-brunel-henri-iv-en-mars-huile-sur-toile-186x135cm-XIVe-siecle

Je me suis posé récemment une question : existe-t-il d'autres tableaux où le rose est ainsi à l'honneur ? Pour en avoir le cœur net, j'ai passé des heures ces dernières semaines à scruter des milliers de tableaux, à la recherche de cette fameuse couleur...
(WikiPainting et l'appli Art-droid n'ont plus aucun secret pour moi)

Premier constat : c'est pas vraiment un scoop, mais je vous confirme que le rose est déjà employé par les artistes bien avant le XIXe siècle.

Deuxième constat : dans les exemples réunis ici, le rose apparaît surtout... sur des hommes2. À tel point qu'on entend souvent dire que le rose, durant le Moyen Âge et la Renaissance, était un symbole de virilité. Idée reçue ou fait historique ? Je n'ai pas vraiment trouvé de réponse concluante sur le sujet... Même Michel Pastoureau, LE grand spécialiste de l'histoire des couleurs, évoque le rose dans le Petit Livre des Couleurs, coécrit avec Dominique Simonnet... Et la petite dizaine de tableaux que j'ai repérés parmi l'immense océan de la production artistique de cette époque ne sont pas suffisants pour en apporter la confirmation...

En fait, avant la fin du XVIIIe siècle, les dénominations de la couleur rose varient selon les usages. On parle aussi de "rouge clair", de "rouge blanc" voire d'incarnat (de l’italien incarnato, dérivé de carne, "chair" ). Le rose, c'est la couleur de la chair, entre autres3.
Puis, petit à petit, grâce à l'extravagance de certains artistes, le rose va s'émanciper du rouge dont il est issu et pourra enfin mener une vie indépendante...

Aujourd'hui, notamment dans les sociétés occidentales, le rose est l'incarnation de la tendresse, de la féminité, de la douceur. Mais il peut aussi être synonyme de mièvrerie, ainsi en est-il de l'expression "à l'eau de rose". Dans d'autres contextes, le rose a aussi été associé à l'homosexualité4...

Assez de blabla, place aux images !

Avant le XVIIIe siècle, toutes les traces de rose que j'ai trouvées sont liées à la représentation masculine...

En mode truc bizarre sur la tête :

Titien_Tête_dhomme-1540

Y'a pas à dire, Dante Alighieri a la classe incarnée ! On retrouve le héros de la Divine Comédie entouré d'autres illustres personnages5...

giorgio-vasari-dante-boccace-petrarque-guido-cavalcanti-cino-da-pistoia-et-guittone-d-arezzo-1544

Du rose et du noir ? Je vois, Monsieur a du goût...

lorenzo-lotto-portrait-of-a-man-in-black-silk-coat-huile-sur-toile-94x82cm-Museum-of-art-new-orleans

C'est un Saint Sébastien sexy à souhait que nous offre Le Bronzino... Depuis que j'ai lu Confession d'un masque de Mishima et la description des fantasmes du narrateur sur une représentation de Saint Sébastien, j'éprouve moi aussi pour ce personnage une fascination étrange6...

BronzinoSansbastien3

Même le Christ a droit à sa version rose vers 1545... Ce tableau du Bronzino est magnifique7 !
(et mérite à lui seul le voyage au musée des Beaux-Arts de Nice !)

Bronzino-1545-Crucifixion

Le Bronzino, encore et toujours lui, était décidément un grand adepte de cette couleur !
(pour notre plus grand plaisir, bien sûr)

bronzino-portrait-dun-jeune-homme-XVIe-siecle

Le revers de col rose sur une chemise noire... un style intemporel8.

garcon_de_john_singleton_copley_avec_un_ecureuil

Bon, jusque-là il n'y a pas vraiment de faute de goût. Les hommes ont souvent la classe en rose, ce qui me fait dire qu'on devrait oser le rose plus souvent dans la vie de tous les jours... Mais sachez-le, il y a des limites à ne pas franchir...
(je vais vomir et je reviens)

giovanni-francesco-luteri-dit-dossi-dossi-portrait-homme-en-buste-a-la-toque-71x57cm-xvie-siecle

Et c'est à peu près tout ce que j'ai trouvé !
(n'hésitez pas à me faire parvenir d'autres œuvres que vous connaissez...)
(... parce que y'a pas de raison que ce soit toujours le même qui bosse !)

Le rose et la femme

À partir de maintenant, on bascule de l'autre côté de l'histoire du rose. Nous avançons de la fin du XVIIIe siècle aux XIXe et XXe siècles. Les romantiques du XIXe siècle ont plein d'idéaux en tête et réinventent les codes de l'art et de la littérature. Par un petit tour de passe-passe, le rose se retrouve de plus en plus associé à la figure féminine... À partir de là, l'utilisation de la couleur se multiplie9 !

Que ce soit dans le milieu artistique...

danseuses-en-rose-degas

...dans la vie de tous les jours...

femme-au-chapeau-noir-mary-cassatt-1900

... ou dans un contexte plus polisson !

jeune-femme-tamara-de-lempicka-1930

Et aujourd'hui ?

Le rose tente une percée dans le monde de la mode masculine...

pink_by_teardropps

Gagnera-t-il la bataille ? Moi, je vote oui !
Mais l'Histoire nous le dira...

*** BONUS ***

Et, en exclusivité mondiale, voilà un tuto fourni par Wikihow pour obtenir la couleur rose à partir de peinture rouge et de peinture blanche. Bien sûr, parce qu'on est des gros débiles, chaque étape est illustrée avec une séquence vidéo.

1/ Mettez de la peinture blanche sur votre palette.
2/ Mettez de la peinture rouge sur la même palette.
3/ Mélangez le rouge et le blanc avec votre pinceau.
4/ Rajoutez un peu de rouge si vous voulez un rose plus foncé. Plus vous ajouterez du rouge, plus votre rose sera foncé.
5/ Mélangez le tout avec votre pinceau. Mélangez jusqu'à obtenir une couleur rose.

Merci les gars, que deviendrait-on sans vous !

Notes

  1. Conservé au château de Pau, ce portrait est attribué à Jacob Bunel. La notice nationale le situe vers 1601 ; un dossier du château propose vers 1605-1606. On reste donc au début du XVIIe siècle, et non au XIVe. Le costume et les attributs de Mars mettent en scène le souverain en chef de guerre : ils ne suffisent pas à établir une signification universelle du rose.
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  2. La Madone Garvagh de Raphaël, peinte vers 1510-1511 et conservée à la National Gallery de Londres, offre un contre-exemple : Marie porte une robe rose vif avec des étoffes bleues. La notice du musée décrit expressément cette couleur. Les tableaux masculins réunis ici forment donc une sélection intéressante, plutôt qu’un relevé représentatif de toute la peinture ancienne.
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  3. Le Dictionnaire de l’Académie de 1694 connaît déjà la locution « couleur de rose ». À l’entrée couleur, il la range parmi de nombreuses dénominations, à côté de couleur de chair, d’aurore ou de gris de lin. L’existence d’une nuance, son nom et son statut de grande catégorie chromatique sont trois questions distinctes.
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  4. Dans les camps nazis, beaucoup d’hommes détenus comme homosexuels devaient porter un triangle rose, marque de persécution. Le rose a ensuite aussi été réapproprié par les mouvements de libération homosexuelle. Son sens dépend ainsi du contexte et de ceux qui l’emploient : une marque imposée peut devenir un signe revendiqué.
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  5. Vasari peint les Six Poètes toscans en 1544, bien après la mort de Dante en 1321. Cette réunion est une construction intellectuelle de la Renaissance, et non le souvenir d’une rencontre réelle. L’œuvre, conservée au Minneapolis Institute of Art, exalte une tradition littéraire toscane dont Dante est la figure dominante.
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  6. Le tableau de Bronzino est catalogué par le musée Thyssen-Bornemisza comme un Portrait de jeune homme en saint Sébastien, vers 1533. L’image qui provoque l’émoi du narrateur de Confession d’un masque est, elle, un saint Sébastien de Guido Reni. Le rapprochement porte donc sur la réception d’un même saint à travers des œuvres différentes.
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  7. Le Christ en croix de Nice est entré au musée en 1879 et a connu d’autres attributions avant sa reconnaissance comme Bronzino, publiée en 2010. Les examens de restauration ont révélé sous la peinture un premier projet de corps plus affaissé. Ils montrent aussi une palette très mesurée : blanc de plomb, noirs, ocres et touches de pigments rouges. La perception actuelle d’une teinte gagne ainsi à être confrontée à l’étude matérielle du tableau.
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  8. Le garçon à l’écureuil volant est Henry Pelham, demi-frère de John Singleton Copley. Peint en 1765, le portrait est envoyé à Londres l’année suivante pour y être jugé par des peintres britanniques. Le musée de Boston souligne le soin apporté aux matières, notamment au col de satin : la couleur participe aussi à une démonstration de virtuosité picturale.
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  9. Le Museum at FIT rappelle que le rose était porté par les deux sexes dans l’Europe du XVIIIe siècle. Il situe surtout au milieu du XXe siècle la forte diffusion, aux États-Unis, du couple rose pour les filles et bleu pour les garçons. Cette histoire ne se réduit donc ni à une règle médiévale inversée d’un seul coup, ni à l’action des seuls romantiques.
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LA CONVERSATION CONTINUE

Vos commentaires.

12 commentaires
ZU

Le rose pour les garçons est du rouge (rage) adoucit de blanc pour devenir de la bravoure, nécessaire au combat (donc appliquée principalement aux hommes, les femmes ayant des règles bleues comme tout le monde le sait depuis l'invention du marketing).

Sophie

En réponse à ZU

C’est la réponse que je cherchais; j’ ai vu de nombreux tableaux de la renaissance aux Offices de Florence et, j’ ai remarqué que st jean baptiste est souvent représenté vêtu d’une peau d’animal ET d’un manteau de couleur toujours rose.
En tout cas les Offices sont plein de rose, et pas seulement sur saint jean baptiste!