
J'ai envie de partager avec vous ce soir un véritable coup de cœur musical. Il s'agit du Roi des Aulnes, un des plus célèbres lieder de Schubert, interprété par Matthias Goerne, un baryton allemand.
Mais avant cela, quelques éclaircissements s'imposent...
Qu'est ce qu'un lied ?
Un lied (au pluriel, lieder - prononcez "lide" ou "lideur", si vous ne voulez pas vous attirer les foudres de Reynaldo Hahn !), est tout simplement un poème écrit en langue allemande et chanté par une voix lyrique accompagnée au piano. Nombre de compositeurs se sont essayés à l'exercice, dont Franz Schubert qui, à lui seul en écrivit plus de 600 !
On raconte que Reynaldo Hahn (1874 - 1947), célèbre compositeur français (et amant, à ses heures perdues, du jeune Marcel Proust), avait coutume de donner des cours de chant à de jeunes gens de bonne famille. Un jour, une jeune femme très antipathique se présente à lui.
- Voyez-vous, M. Hahn, j'ai une très belle voix de soprano et j'aimerais vous chanter un lied. [la jeune femme prononce "liède"]
- Un "liède" ? Si vous y tenez...
Le professeur de piano prend la partition que lui tend la jeune femme, déchiffre rapidement et accompagne au piano sa nouvelle élève. Dès les premières notes, il remarque que la "soprano" est non seulement très antipathique mais chante également très faux... Le morceau se termine enfin.
- Alors, M. Hahn, qu'en pensez-vous, de ce liède ?
- J'en pense, mademoiselle, que vous chantez comme un piède !
Le rouge au front, la demoiselle décampa aussitôt...

Franz Schubert
Qui est Franz Schubert ?
Schubert (1797 - 1828) est un compositeur autrichien et, si vous voulez mon avis, il est bien dommage que ce dernier soit plus célèbre pour la parodie de sa Truite par les frères Jacques que pour la beauté de ses œuvres !
Le malheureux meurt très jeune, à l'âge de 31 ans seulement, ce qui ne l'empêche pas de laisser plus d'un millier d'œuvres, dont seul une centaine aura été joué de son vivant. Avec ses quelques 625 lieder, Franz Schubert est considéré comme le maître incontesté de l'exercice. Certains jours où il était particulièrement inspiré, il pouvait écrire jusqu'à 3 airs !
Toute sa vie durant, il cherchera la reconnaissance des plus grands artistes de son époque. Celle de Beethoven, bien sûr, mais dont la cécité et la passion créatrice dévorante le rendait peu enclin à se préoccuper de ses contemporains. Et celle de Goethe, surtout, dont il mit en musique plusieurs de ses poèmes, dont le Roi des Aulnes (Erlkönig en allemand). Fier de son travail, il envoie la partition à Goethe qui, dit-on, lui renvoya par courrier sans un mot. Quel co***, ce Goethe !
De reconnaissance, pourtant, Schubert n'en manque pas ! De véritables réunions sont institutionnalisées à partir de 1821 qui prennent le nom de Shubertiades, dans lesquelles on débat sur les œuvres du compositeur. La classe ! Peu d'artistes peuvent alors se vanter d'avoir un fan club si étoffé...
En mars 1827, Franz Schubert assiste aux funérailles de Beethoven. Il le sent, et le déclare d'ailleurs à son entourage, il ne tardera pas à suivre le grand Ludwig van dans la tombe. Atteint de syphillis, il mourra 1 an et demi plus tard, le 19 novembre 1828.
Bon, et ce roi des aulnes, c'est qui ?
Le roi des aulnes est une créature maléfique qui hante les forêts (les forêts d'aulnes, j'imagine !) et que l'on retrouve parfois dans la littérature germanique. C'est Goethe qui le rend célèbre en lui consacrant un magnifique poème dans lequel un père chevauche avec son fils à travers la forêt. Le fils voit et entend l'effrayant roi des aulnes qui tente de l'attirer à lui et l'entraîner vers la mort. Mais son père ne voit rien et tente de rassurer son fils comme il le peut... Hélas, quand il arrive enfin à bon port et franchit enfin la porte de sa chaumière, le père découvre avec effroi que son fils est mort...
Quel est ce chevalier qui file si tard dans la nuit et le vent ?
C'est le père avec son enfant ;
Il serre le petit garçon dans son bras,
Il le serre bien, il lui tient chaud.
« Mon fils, pourquoi caches-tu avec tant d'effroi ton visage ?
— Père, ne vois-tu pas le Roi des Aulnes ?
Le Roi des Aulnes avec sa traîne et sa couronne ?
— Mon fils, c'est un banc de brouillard.
— Cher enfant, viens, pars avec moi !
Je jouerai à de très beaux jeux avec toi,
Il y a de nombreuses fleurs de toutes les couleurs sur le rivage,
Et ma mère possède de nombreux habits d'or.
— Mon père, mon père, et n'entends-tu pas,
Ce que le Roi des Aulnes me promet à voix basse ?
— Sois calme, reste calme, mon enfant !
C'est le vent qui murmure dans les feuilles mortes.
— Veux-tu, gentil garçon, venir avec moi ?
Mes filles s'occuperont bien de toi
Mes filles mèneront la ronde toute la nuit,
Elles te berceront de leurs chants et de leurs danses.
— Mon père, mon père, et ne vois-tu pas là-bas
Les filles du Roi des Aulnes dans ce lieu sombre ?
— Mon fils, mon fils, je vois bien :
Ce sont les vieux saules qui paraissent si gris.
— Je t'aime, ton joli visage me charme,
Et si tu ne veux pas, j'utiliserai la force.
— Mon père, mon père, maintenant il m'empoigne !
Le Roi des Aulnes m'a fait mal ! »
Le père frissonne d'horreur, il galope à vive allure,
Il tient dans ses bras l'enfant gémissant,
Il arrive à grand-peine à son port ;
Dans ses bras l'enfant était mort.
(Alors bien sûr, le texte original est en allemand et c'est ici une traduction de Charles Nodier (1780-1844). Personnellement, je ne comprends pas un mot à la langue de Goethe mais pour les Germanophiles, vous trouverez votre bonheur ici)
Le lied de Schubert
La partition de Schubert est splendide. Le chanteur doit réaliser un véritable exploit en incarnant à lui seul quatre personnages différents : le narrateur, le père, le fils et le roi des aulnes. Quant au pianiste, sa main droite est mise à rude épreuve et doit suivre un rythme endiablé !
Quel est ce chevalier qui file si tard dans la nuit et le vent ?
L'atmosphère est sombre et colle parfaitement à la voix de Mathias Goerne, baryton d'exception qui semble depuis quelques années s'être spécialisé dans les lieder de Schubert.
Découvrez sans plus attendre ce magnifique morceau disponible gratuitement sur Youtube. Bon, la qualité audio est pas top et pour les audiophiles exigents, courez acheter l'album (Schubert : Erlkönig ("Le Roi des aulnes")) ! Je l'écoute en boucle depuis deux semaines durant mes longues heures de transport quotidiennes et je ne m'en lasse pas...
Et vous, vous aimez ?




Oui, je regrette pour cette raison ne pas connaître un traître mot d'allemand!
« Beethoven, bien sûr, mais dont la cécité »
Euh… la surdité, plutôt, non ?
Sauf que le héros de l'histoire n'est pas Reynaldo Hahn, mais Florent Schmitt (1870-1858).
Bien la culture générale ! Encore faut-il être exact.
Bonjour,
Je me suis souvenu de ce message que j'ai rédigé y'a un temps fou et j'ai voulu le compléter. Mordious, mes pavés sont immondes, j'avais bien choisi mon pseudo (LInconnu), je n'arrive pas à me relire ni à me reconnaître dedans !
Maintenant j'adore la musique, Tanoulk, je crois que je n'avais pas vu ton message à l'époque, mais je confirme que c'est tout à fait vrai. Depuis une année, j'écoute de la musique en permanence, je suis passé de la musique communiste à la musique classique à la musique militaire au jazz au hard rock à la musique Zen et j'ai eu un coup de foudre pour le rock progressif du début des années 70s . C'est la synthèse du rock et de la musique classique !
J'en profite pour partager le nom de celui qui de très loin me semble le plus formidable.... Peter Hammill ! Comme le dit Domi plus haut, il faut faire attention à écouter au moins trois fois une oeuvre avant de pouvoir la juger... Personnellement, l'album The Silent Corner And The Empty Stage (https://www.youtube.com/watch?v=gveVBXgSZF4&t=418s ) me renverse à chaque fois - et j'adore également l'album Pawn Hearts (https://www.youtube.com/watch?v=RvhtpfPvYas&t=69s ) qui est considéré comme le chef-d'oeuvre de son groupe, Van Der Graaf Generator (mais moi, je trouve que tous ses albums sont incroyables - Still Life (fait en groupe) par exemple est magnifique)
Jacques J. C'est vrai qu'à l'époque où j'ai écrit ce message, je m'intégrais pas bien au collège, mais justement quelque mois après l'avoir écrit, y'a eu un miracle, je crois que mon caractère s'est amélioré (parce que je me souviens que j'étais salement désagréable quand même) et le monde a été le meilleur des mondes possibles pour moi jusqu'à la fin du collège. En vérité, la plupart des enfants acceptent tout à fait les différences de goûts - à condition que le caractère à côté ne soit pas pourri - et ceux qui ont perdu toute individualité sont rares, facilement reconnaissables - et donc facilement évitables : ils marchent toujours en groupe, ont une mémoire très longue pour les choses futiles et très courte pour le reste et aiment bien se moquer.
Aujourd'hui je fais l'école à la maison mais de temps en temps, pour passer des examens je vais dans un lycée - et là je parle beaucoup de Peter Hammill, de Van Der Graaf Generator,... - et certains sont allés écouter et m'ont dit qu'ils aimaient beaucoup - et pourtant ce n'est pas ce qu'ils ont l'habitude d'écouter - comme quoi, ils sont ouverts d'esprit !
Bonne journée !
Le Roi des Aulnes est un triple chef d'oeuvre : le poème de Goethe, la partition vocale à 4 personnages et la partition pour le piano. Pour réussir à chanter ce lied aux multiples difficultés, il ne faut pas seulement une technique vocale exceptionnelle, il faut aussi une fine analyse du sens du texte. Que raconte cette histoire ? Quel en est le code secret que Goethe et Schubert nous proposent de découvrir ? Un père ne croit pas que son enfant est la proie d'un prédateur. L'enfant s'exprime avec ses mots d'enfants pour décrire ce que le Roi des Aulnes veut lui faire. Mais, hélas, le papa, pourtant bienveillant, ne prend pas les propos de son fils au sérieux et se contente de le rassurer. Mais tandis que l'agresseur se fait plus pressant, plus violent, l'enfant hurle sa terreur et sa douleur : "Je t'aime, tes belles formes me plaisent. Si tu ne veux pas, j'utiliserai la force !" "Mon père, mon père !!! Le roi des aulnes m'a empoigné. Il m'a fait mal !!!".
Enfin, son père comprend et tente d'arracher son enfant aux mains et à l'esprit pervers du "Roi des Aulnes". Hélas, c'est trop tard. L'enfant est mort. Moralité, quand un adulte ne veut pas, ne peut pas ou ne sait pas voir que son enfant est victime d'un prédateur sexuel pervers, l'enfant y perd la vie !