
Un projet inspiré par la pierre de Rosette...
Pendant la campagne d'Égypte de Napoléon (1798 - 1801), les soldats de l'expédition font une étrange découverte aux alentours de la ville de Rosette. Il s'agit d'une stèle en granodiorite noire de 1,123 m de haut, gravée de signes. Très vite, on se rend compte que ce morceau de caillou est d'une importance capitale. Le même texte (un décret de prêtres en l'honneur du pharaon Ptolémée V datant de -196) est écrit en 3 écritures différentes : en grec, en écriture démotique et en hiéroglyphes1 !
Il existait en effet 3 façons d'écrire dans l'Égypte antique. La première, la plus connue, est bien sûr les hiéroglyphes. Mais ceux-ci sont longs et compliqués à graver ou à écrire pour les scribes. Une écriture simplifiée est alors inventée : l'écriture hiératique, qui reprend le même concept que les hiéroglyphes avec des codes allégés. Pour simplifier encore plus le travail des scribes, l'écriture démotique apparaît sous la XXVIe dynastie (de -664 à -525). Ses caractères reprennent les principes des hiéroglyphes, avec des signes liés entre eux (écriture cursive)2. À l'époque de l'expédition de Napoléon, personne encore n'était capable de déchiffrer l'une de ces 3 écritures !

En présentant un même texte écrit dans 2 écritures égyptiennes (inconnues) et en grec (connu), la pierre de Rosette est la clef pour enfin déchiffrer les textes de l'Égypte antique... C'est le Français Champollion, 23 ans plus tard (1822), qui percera les secrets du déchiffrement des hiéroglyphes3.
Le projet Rosetta
Le projet Rosetta, c'est un peu la pierre de Rosette à l'envers. Cette fois, les linguistes du monde entier se sont alliés pour reproduire au sein d'un même document durable le maximum de langues vivantes parlées à travers la planète !

Le principe est de traduire des textes identiques dans environ 1500 langues différentes. Une première édition s'est achevée en 2008 : plus de 13 mille pages ont été gravées sur un disque de nickel de 7,6 cm de diamètre, déchiffrables au microscope optique4 ! Ce disque est capable de supporter de hautes températures et est conçu pour rester lisible durant des milliers d'années...
Une version plus petite, à porter en pendentif, a même été commercialisée en quantité limitée...
Direction… l’espace !
Cerise sur le gâteau, un prototype de ce disque a été fixé sur une sonde spatiale lancée en 2004 ! Cette sonde porte le nom de Rosetta (forcément !) et a été mise en orbite autour d’une comète de notre système solaire5… Peut-être sera-t-elle un jour découverte par nos lointains descendants !
La pierre Rosetta dans le détail
À l’heure où nous écrivons ces lignes (avril 2019), 7111 langues sont recensées sur le site ethnologue.com (site de référence). Parmi elles, 3995 peuvent être écrites.
L’ensemble des textes gravés sur le disque Rosetta est consultable ici : archive.org/rosettaproject
Pour la plupart des langues, il s’agit d’une liste de mots de vocabulaire traduits en anglais.
Les langues plus répandues disposent quant à elles de textes plus étoffés. Le français, par exemple, bénéficie de 19 textes, dont les 4 premières pages de la Genèse6 et la déclaration universelle des droits de l’Homme. On y trouve aussi le breton (avec une traduction de la Genèse !), le basque, le catalan, l’occitan,... et bien d’autres !
Pas de traces de Ch’ti, par contre… #Déception
Le mur des Je t'aime
Une autre démarche du même type, moins ambitieuse mais plus poétique, existe également à Paris. Il s’agit du “mur des je t’aime”, reproduisant “Je t’aime” en 250 langues différentes7 ! Une curiosité à découvrir place des Abbesses à Montmartre, dans le XVIIIe arrondissement de Paris.

Nos langues sont en danger !
Conserver et transmettre à la postérité la richesse des langues du monde avant qu’elles ne disparaissent, voilà l’essence même du projet Rosetta ! Mais, avec ses 1500 langues, ce projet est encore insuffisant. Sur les 7000 langues existantes aujourd’hui à travers le globe, six sont les langues officielles de l'ONU... et plus de la moitié des langues du monde risquent de disparaître, faute d'êtres humains pour les parler8.
Notes
- Le décret célèbre Ptolémée V et les faveurs qu’il accorde aux temples. Les prêtres réunis en conseil y instituent en retour des honneurs religieux pour le souverain. Le grec servait à l’administration, tandis que les deux écritures égyptiennes s’adressaient à d’autres usages et publics.↩ Retour au texte
- Le hiératique existe dès les premiers siècles de l’écriture égyptienne. Les trois écritures ont longtemps coexisté : à l’époque où le démotique servait notamment aux lettres et aux comptes, le hiératique restait employé pour des manuscrits religieux. Il ne s’agit donc pas de trois systèmes se remplaçant complètement l’un l’autre.↩ Retour au texte
- Champollion s’appuie aussi sur les recherches d’autres savants. Thomas Young avait notamment montré que certains hiéroglyphes du nom de Ptolémée représentaient des sons. Champollion établit ensuite que cette dimension phonétique dépasse la seule transcription des noms de souverains étrangers.↩ Retour au texte
- Les pages sont des images matérielles, et non des fichiers numériques : aucun logiciel ni format informatique particulier n’est nécessaire pour les lire. Chaque page mesure environ un demi-millimètre de côté ; la présentation officielle indique qu’un microscope grossissant 650 fois permet sa lecture.↩ Retour au texte
- Il s’agit de 67P/Tchourioumov-Guérassimenko, rejointe en août 2014. La sonde Rosetta a achevé sa mission le 30 septembre 2016 par une descente contrôlée sur la comète : le disque qu’elle transportait a donc fini ce voyage sur son noyau.↩ Retour au texte
- Pourquoi la Genèse ? Ses traductions étaient disponibles dans un très grand nombre de langues. Alexander Rose, de la Long Now Foundation, raconte que le récit de Babel avait aussi été envisagé. Le début de la Bible offrait toutefois un avantage pratique : même sans connaître la langue, un archiviste pouvait en repérer et numériser les premières pages.↩ Retour au texte
- Frédéric Baron a recueilli les formules manuscrites, puis la calligraphe Claire Kito les a assemblées. Le mur compte 612 carreaux de lave émaillée. Les éclats rouges représentent les fragments d’un cœur brisé que l’œuvre invite symboliquement à réunir.↩ Retour au texte
- La transmission aux enfants est un indicateur essentiel de la vitalité d’une langue. Le nombre de locuteurs ne suffit pas : une petite communauté peut maintenir sa langue, tandis qu’une langue beaucoup plus parlée peut être menacée si les jeunes générations cessent de l’apprendre. Une archive conserve des traces ; la pratique et la transmission maintiennent une langue vivante.↩ Retour au texte




Une démarche passionnante qui mérite qu'on s'y attarde ! Merci pour la découverte
50 à 90 % des langues de la planète risquent de disparaître au cours du XXIe siècle, avec peu voire pas de documentation pour beaucoup d'entre elles.
C'est un pan entier de notre civilisation qui risque de s'effondrer. Que font les organismes officiels (UNESCO) pour sauvegarder ce patrimoine immatériel ?
Une pierre gravée façon micro-films des films de James Bond...
Un envoi sur une sonde spatiale en espérant qu'elle soit captée par des extra-terrestres, ou par l'humanité elle-même dans quelques milliers d'années...
Cela ne peut qu'aiguiller la curiosité !
Il n'y a que moi que ça choque que ce soit un exemplaire de la Bible (la Genèse) qui soit utilisé comme document principal traduit dans différentes langues ? Pourquoi pas la Torah ou le Coran ? Pourquoi pas un texte non religieux, type Déclaration Universelle des Droits de l'Homme ?
Cela pose 2 soucis :
- celui de l'équité de traitement des religions
- celui de passer pour des idiots dans plusieurs millénaires, quand les intelligences (qu'elles soient humaine, extra-terrestre ou artificielle) vont trouver cette pierre et qu'ils vont la déchiffrer... Ils vont croire que es humains de l'époque étaient persuadés que la Terre s'est créée en 6 jours par un Dieu omniscient. Cette croyance n'étant pas représentative de la croyance des humains (même les Chrétiens ne croient plus en la réalité de ces textes qu'ils lisent plutôt comme des métaphores.
--> Risque réél de fausser le travail des "archéologues et des historiens du futur" !
Sur le même sujet, quoi qu'un peu différent, vous devriez vous intéresser à la langue basque (Euskara).
Contrairement à TOUTES les autres langues d'Europe, il s'agit d'un "isolat", c'est-à-dire une langue dont on ne peut pas démontrer de filiation (ou « relation génétique ») avec d'autres langues vivantes. Toutes les autres langues parlées en France (Occitan, breton, corse,...) ont des bases communes. En les lisant, on reconnaît immédiatement la filiation avec le Français, même si cette filiation est parfois lointaine. Avec le Basque, pas du tout !
Exemple : "Errepikatzen ahal duzu, otoi ?" veut dire : "Vous pouvez répéter, s’il vous plaît ?"
AUCUNE affiliation ! ni dans les lettres employées, ni dans la prononciation, etc.
A ce jour, cette langue est encre une énigme. Heureusement, la langue n'est pas en danger : environ 1 million de personnes la parlent ou la comprennent (en France et en Espagne). Parmi elles, 10 000 parlent UNIQUEMENT cette langue.
J'espère avoir suffisamment titillé votre curiosité pour espérer voir un jour un article sur ce magnifique site !