La culture générale pour briller en société.
Curieux depuis 2012 0% publicité 100% passionnés
étale ta
culture.

Moins on en a…
plus on en découvre.

Surprends-moi
← Histoire de l'Art

L'adagio d'Albinoni, ou l'histoire d'une imposture

Petit conseil pour la route: avant de commencer à lire ce qui suit, mettez bien fort vos haut-parleurs et lancez la lecture du morceau tout en bas de cet article (lire en musique, c'est mieux ;)) Vous connaissez sans doute…

Albinoni

Petit conseil pour la route: avant de commencer à lire ce qui suit, mettez bien fort vos haut-parleurs et lancez la lecture du morceau tout en bas de cet article (lire en musique, c'est mieux ;))

Vous connaissez sans doute l'adagio d'Albinoni. Ce que vous ignorez sans doute, c'est que cet air célébrissime en sol mineur n'a pas été composé du tout par Albinoni mais par Remo Giazotto, un musicologue du XXe siècle spécialiste du compositeur italien! Les dates ne collent pas du tout, Albinoni étant mort en 1751 alors que l'adagio éponyme fut écrit en 1945... c'est d'ailleurs la raison pour laquelle cette œuvre n’est pas tombée dans le domaine public, contrairement à l'ensemble du répertoire du compositeur vénitien. Mais dans ce cas, comment s'explique cette imposture?

Retour aux sources

Tomaso Albinoni naît le 8 juin 1671 dans une république de Venise au faîte de sa gloire. Son père, un riche fabricant de papier, a en tête pour son fils aîné un destin tout tracé: il lui succédera à la tête de l'entreprise familiale quand le moment sera venu. Pour l'heure, le jeune Tomaso baigne dans l'insouciance et se passionne très tôt pour la musique. Un violon flambant neuf entre les mains, il fait très vite des merveilles! À peine âgé d'une vingtaine d'années, il se révèle déjà en violoniste accompli et se met à composer. Mais se lancer corps et âme dans une carrière de musicien à l'issue incertaine n'est pas chose si facile quand on est censé hériter d'une entreprise familiale bien encombrante! Pour l'heure, pas question de se fâcher avec son père et Tomaso met de côté ses portées musicales pour se consacrer aux arcanes de la fabrication de papier.

Pourtant, rien à faire, on n'échappe pas à son destin aussi facilement! Peu prompt à abandonner définitivement ces doux plaisirs qu'au soir, sous la nuit brune, les Muses lui donnaient alors qu'en liberté il les menait danser aux rayons de la Lune, il ressort son violon à la moindre occasion...

Le Pont du Rialto à l'époque d'Albinoni

Le Pont du Rialto à l'époque d'Albinoni, par Michele Marieschi (env. 1730)

En 1709, drame familial: son père meurt. Albinoni est maintenant confronté à l'heure du choix: la fabrication de papier ou la musique. C'est à cette dernière qu'il décide de consacrer le restant de ses jours et il cède à ses frères cadets la tâche de gérer l'entreprise familiale. Il a 38 ans. Et le bougre ne fait pas les choses à moitié! Saisi d'une véritable fièvre créatrice, il compose pas moins de 80 opéras qui seront joués (et applaudis!) dans toute l'Italie d'abord, puis dans toute l'Europe! Mais on a beau fouiller dans sa discographie, on ne trouve pas la moinre trace d'un certain "adagio d'Albinoni"...

Albinoni compose pas moins de 80 opéras qui seront joués (et applaudis!) dans toute l'Europe. Mais on a beau fouiller dans sa discographie, on ne trouve pas la moindre trace d'un adagio qui porte son nom...

Devenu très populaire dans le Saint Empire romain germanique, pas moins de 70 partitions originales seront stockées dans la bibliothèque de Dresde où elles reposent pendant près de deux siècles. Seul "petit" problème, la ville se fait bombarder par les Alliés en février 1945. Outre les dizaines de milliers de victimes (entre 25.000 et 300.000 morts selon les sources), les 3900 tonnes de bombes larguées sur la ville réduisent en cendres la fameuse bibliothèque de la ville... et les exemplaires uniques des partitions d'Albinoni par la même occasion!

Mais un musicologue passionné veille au grain. Remo Giazotto, considéré par ses pairs comme le plus grand spécialiste d'Albinoni, se rue vers les cendres de la bibliothèque de Dresde aussitôt que la guerre est finie. Au milieu des gravats, il parvient à retrouver la salle des archives. Peine perdue, hélas! Plus rien n'est récupérable au milieu de la boue, des cendres et des pierres calcinées. Hormis l'odeur entêtante de la mort, Giazotto revient chez lui les mains vides.

Ville de Dresde après bombardement

Ville de Dresde après le bombardement allié de février 1945

Mais point question d'admettre cet échec! Revenu chez lui, il racontera à qui veut l'entendre qu'à force de fouiller les ruines de la bibliothèque de Dresde, il a retrouvé un trésor inestimable: un fragment d'une partition pour violon écrite par Albinoni en personne! Sur la base de ces quelques notes qu'il aurait retrouvé, il s'empresse de composer un magnifique adagio, l'adagio en sol mineur pour cordes et orgue.

Remo Giazotto, le vrai compositeur de l'adagio d'Albinoni

Remo Giazotto, le vrai compositeur de l'adagio d'Albinoni

Preuve de son amour suprême pour le compositeur (ou simple campagne marketing pour faire parler de lui? - je préfère personnellement croire en la première proposition!), il renomme son œuvre en Adagio d'Albinoni. L'air est si envoûtant, la mélodie si parfaite, que le morceau fait le tour du monde, révélant au monde entier un obscur compositeur vénitien dont plus personne ne se rappelait, un certain Tomaso Albinoni. Mission réussie pour Remo Giazotto qui meurt en 1998 dans l'anonymat le plus complet, en ayant toujours refusé de montrer à quiconque le fameux fragment de partition qu'il aurait retrouvé... et pour cause!

Preuve de son amour suprême pour le compositeur, Remo Giazotto renomme son œuvre en Adagio d'Albinoni. L'air est si envoûtant, la mélodie si parfaite, que le morceau fait le tour du monde.

Euh... au fait, c'est quoi, un adagio?

Sonate, concerto, symphonie,... Difficile pour le profane de se retrouver dans les termes alambiqués de la musique classique! Un adagio (provenant de l'italien ad agio, c'est à dire à l'aise) qualifie une œuvre musicale au tempo lent, compris entre 56 et 76 pulsations par minute.

L'adagio d'Albinoni sur Youtube:

LA CONVERSATION CONTINUE

Vos commentaires.

29 commentaires
Djinnzz

Entre le choix du sujet à traiter, l'écriture, la relecture puis la mise en page, je dirais entre 1h30 et 2h00.
D'autres articles sont beaucoup plus courts à écrire, d'autres beaucoup plus longs...

Heureux que ça vous plaise en tout cas! ;-)

Je n'ai pas de nom :)

Ouah magnifique ! Je ne connaissais pas :oops: c'est dingue quand même certains sont près à aller loin par admiration pour quelqu'un ... :shock: merci en tout cas pour votre site qui est toujours super bien fait ! ;-)

moi non plus :)

Le mec a sacrifié sa gloire par amour de son compositeur fétiche... Ca force le respect.

Mais s'il l'avait intitulé l'adagio de Giazotto et qu'il n'avait pas inventé toute cette histoire rocambolesque avec la bibliothèque de Dresde, le morceau serait-il devenu si célèbre?
On n'aura jamais la réponse, bien sûr... Mais ça rejoint l'idée qu'il ne suffit pas de produire une oeuvre artistiquement de qualité pour être diffusé massivement. Il faut surtout un appui médiatique important...

Bon article en tout cas, j'ai passé un bon moment en le lisant!

Argent

J'espere que vous avez d autre article de cette trempe sous le coude !

Patrick

waaaaaaf!

Alors là, c'est rigolo.
Bon, l'histoire, en tant que musicien, m'est connue. Et elle est vraie. En fait, ce serait ce qu'on appelle une basse chiffrée ( une note de basse, surmontée d'un chiffre représentant un accord, et sa position spécifique), les musiciens expérimentés sachant sur cette note basse chiffrée enchaîner une suite d'accords), et en effet, paraîtrait-il, en outre, quelques notes de violon.
Ceci dit, personne n'est dupe: le style de la pièce, sirupeux à souhait, même si bien "tapé" est totalement improbable pour un musicien contemporain de Vivaldi (7 ans plus âgé), et de 14 ans plus vieux que Bach. Cela sonne sans problème comme un des nombreux "faux baroques" dont on raffolait entre les deux guerres (époque où les compositeurs baroques étaient quasi ignorés, quasiment pas joués).

Ceci dit, c'est bien en effet l'essentiel de l'œuvre d'opéra qui a disparu dans l'incendie de Dresde. Mais c'est en réalité inexact de dire qu'il ne reste rien de l'œuvre d'Albinoni: 50 ou 60 concertos, des sonates d'église (le fragment de l'Adagio en question en serait issu, et non d'un des opéras disparus), de multiples cantates, etc. Une œuvre abondante, et bien connue depuis, mais il est vrai, essentiellement instrumentale.

Bon... désolé pour ces précisions de musicien. Là où je rigole de bon cœur, c'est en voyant la tronche de Giazotto sur la photo. En toute bonne foi, je n'en doute pas. Mais bravo au comique qui a fait passer (comme quoi il faut vérifier les sources Wikipédia...) pour la photo du fameux et obscur musicologue Giazotto, le "compositeur de l'Adagio d'Albinoni"...en réalité une photo du grand chef d'orchestre autrichien Herbert von Karajan... Comme quoi, une imposture peut en cacher une autre!
Ah au fait: Karajan a évidemment enregistré l'Adagio d'Albinoni: avec toutes les cordes de son orchestre, les Berliner Philharmoniker. Immense, dégoulinant, kitch à mourir: il a raison! C'est ainsi qu'il faut envisager cette pièce, ce faux par trop célèbre.
Sur le même disque: le tout aussi fameux "Canon" de Pachelbel, qu'on décline aussi à toutes les sauces, dont de multiples et insupportables sonneries de téléphone. Ah oui, au fait: tout aussi PAS de Pachelbel (un grand organiste et compositeur allemand, prédécesseur de Bach) que l'Adagio l'est d'Albinoni!
Mais c'est une autre histoire...

À VOTRE TOUR

Partagez votre point de vue.

Votre commentaire sera publié après validation. Votre prénom ou pseudonyme sera visible ; aucune adresse e-mail n’est demandée.