Inaugurons ensemble un nouveau concept d'article sur #ETC: l'analyse dans le détail d'une œuvre d'art. Aujourd'hui: l'Angélus de Jean-François Millet (1814-1875) est placé sous le feu des projecteurs. Peinte entre 1857 et 1859, cette huile sur toile peut aujourd'hui être admirée au Musée d'Orsay (Paris). Ne vous attendez pas cependant à une œuvre immense, ses dimensions sont toutes riquiqui: à peine 55 sur 66 centimètres - on est loin du gigantisme de Géricault et de son Radeau de la Méduse par exemple! Mais si la grandeur d'une œuvre d'art se mesurait à la taille de sa toile, ça se saurait!

Jean-François Millet par Nadar
Jean-François Millet fait partie de ses grands artistes qui connurent la gloire et le succès de leur vivant - ce qui n'est pas le cas de tout le monde, croyez-moi. Ses maîtres à penser s'appellent Poussin, Michel-Ange ou encore Delacroix. Il connaît un succès retentissant grâce à ses œuvres dites "paysannes" comme Les Glaneuses, La Récolte de Pommes de Terre ou encore... L'Angélus, pardi!

L'Angélus de Millet
L'angélus - ou prière de l'Ange - est en premier lieu le nom donné à une prière en l'honneur de Jésus Christ composée de 3 fois deux vers entrecoupés d'un "Je vous salue Marie". Traditionnellement, depuis un décret du roi Louis XI en 1472, tout bon Chrétien qui se respecte est censé s'arrêter de travailler 3 fois par jour - à 6h00, à midi et à 18h00 - pour se recueillir et réciter cette prière. Cette dernière a lieu au son d'une cloche qui sonne 3 fois 3 coups espacés pour laisser le temps de réciter chaque verset puis une sonnerie à la volée. L'Angélus est d'ailleurs encore parfois sonné dans certains villages. Bien peu de personnes se rappellent toutefois de sa signification...
Jean-Fançois Millet peint ici un souvenir de jeunesse. Enfant, il vivait avec sa grand-mère qui lui demandait de cesser immédiatement le travail aussitôt qu'on entendait les cloches au loin. La scène se déroule donc à la fin du XIXe siècle, au début de la grande révolution industrielle. Il faut donc voir ce tableau comme un témoignage des pratiques du temps passé, empreint de nostalgie et d'une grande piété. Pour peu que vos origines soient françaises, vous contemplez en ce moment-même une scène ordinaire du quotidien de vos arrières-arrières-grands-parents (adaptez le nombre d'"arrières" à votre âge!).

Le cadrage de l'Angélus
L'homme et la femme se trouve pile poil sur les lignes de force verticales du tableau. Mieux! Leur corps est réparti sur les quatre points naturels d'intérêt (les 4 pastilles jaunes ci-dessus). C'est peut-être un détail pour vous, mais pour Millet ça veut dire beaucoup: ça veut qu'il était libre renforce la présence du couple dans le tableau, mettant l'Humain au centre de la scène.
- Tiens, j'ai une question pour toi, Kevin.
- Oui? Je m'attends au pire...
- D'après toi, quelle heure est-il dans le tableau?
- Ben... J'sais pas moi. Y'a pas d'horloge!
- Observe bien le tableau. Ne vois-tu pas le rougeoiement du ciel? Cela nous indique que c'est le crépuscule. Il est donc 18h00, puisque l'Angélus est sonnée à cette heure-là! Mieux. Maintenant qu'on connaît l'heure précise, on peut déduire de la luminosité ambiante la période à laquelle se déroule la scène... à l'automne, sans aucun doute!
- Eh ben... Moi qui n'y voyait que deux paysans avec la tête baissée...

Les lignes directrices de l'Angélus
La fourche plantée au premier plan, les sacs de pommes de terre disposés dans la brouette ou encore la silhouette du clocher qu'on aperçoit en arrière-plan ne sont évidemment pas là par hasard et l'utilisation des lignes directrices est ici flagrante: elles sont verticales et guident le regard du spectateur vers le haut. Puisque le tableau représente un temps de prière, on peut supposer sans trop de risques la volonté de l'artiste de symboliser l'élévation spirituelle par la prière.

La lumière dans l'Angélus
L'interprétation d'un tableau est toujours un exercice délicat dans lequel je ne m'engouffrerai qu'avec précaution. On assiste ici à la collision de deux mondes: le temporel, dans lequel l'Homme doit travailler dur pour survivre (allez donc ramasser des pommes de terre à la main toute la journée et vous comprendrez...) et l'intemporel, celui dédié à Dieu. À partir de là, les interprétations peuvent largement dévier suivant la sensibilité à la religion de chacun...
Pour l'anecdote, sachez que Salvador Dali était un grand admirateur de l'Angélus de Millet, à qui il dédia un livre, le Mythe tragique de l'Angelus de Millet et deux tableaux, L'Angélus architectonique de Millet et Réminiscence archéologique de l'Angélus de Millet. Il avait pour sa part une analyse bien à lui du tableau: il considérait que le couple se recueillait devant le cercueil d'un enfant!
Voilà ce petit topo sur cette célèbre œuvre terminé. Si ce format d'article vous plaît, je renouvellerai l'expérience!

Angélus de Millet façon Salvador Dali - Superbe!

Les Glaneuses, un autre tableau de Jean-François Millet




MiniLuth, vous m'avez bien fait rire!!!!
Sacré Desproges.
Un tableau magnifique. Vous m'avez donné envie de m'intéresser de plus près à l'art, et à Dali en particulier. Sa façon de revisiter le tableau de Millet est splendide et me tirerait presque des larmes des yeux.
Pour quelles raisons? Mystère, je n'arrive pas à l'expliquer. C'est sans doute cela, le génie.
J'attends vos autres publications du même genre de pied ferme, et je suis motivée pour passer du temps à tenter d'augmeter ma culture générale dans ce domaine.
J'adore!
Exactement le style d'idee dont je me fesait du sujet, merci encore pour ce bon billet
Il se trouve que Dali avait raison : le tableau a récemment été étudié aux rayons X, et la découverte des repentirs de Millet dévoilaient une petite tombe...